Aller au contenu

Le propre de la sainteté, c'est de nous découvrir la relation entre les deux mondes, c'est-à-dire entre le matériel et le spirituel, ou encore de nous montrer qu'il n'y a qu'un monde, mais qui a une face obscure et une face lumineuse, et qui est tel que nous pouvons nous laisser séduire par son apparence, avec laquelle nous ne cessons de passer et de périr, ou pénétrer jusqu'à son essence, qui relève cette apparence elle-même et nous en découvre la vérité et la beauté. Le saint est à la frontière des deux mondes. Il est, au milieu du visible, le témoin de l'invisible, mais que nous portons tous au fond de nous-même et que le visible cache ou révèle, selon la direction même de notre regard. Il faut donc que le saint vive au milieu de nous, qu'il soit assujetti à toutes les misères de l'existence, qu'il paraisse même accablé par elles afin que toutes les grandeurs de la terre nous paraissent indifférentes et qu'il montre d'une manière plus éclatante que les véritables biens sont ailleurs. Aussi pense-t-on souvent que c'est dans la contrainte que la vie lui impose, dans les souffrances qu'il reçoit ou qu'il s'inflige à lui-même, dans les tortures ou dans le martyre, que la sainteté manifeste le mieux son essence. Et c'est dans le martyre que l'on saisit le mieux la pureté du témoin. Mais il y a d'autres formes de témoignage qui ont un caractère plus secret. Tous les saints n'ont pas été appelés au martyre. Mais l'imagination a besoin de ces grands exemples pour mesurer la distance entre la sainteté et la réussite. La sainteté est une grande réussite spirituelle, indifférente à l'autre, et qui la méprise.

Mais nul ne choisit la condition qui lui sera offerte, ni les exigences qu'elle pourra lui imposer. La sainteté peut être sur le trône où l'on reconnaît presque unanimement que les difficultés qu'elle rencontre sont les plus grandes. Elle se cache sous l'habit du mendiant, où on est souvent plus incliné à la trouver. Mais nul ne sait s'il faut plus d'effort pour échapper au démon de l'orgueil ou au démon de l'envie. En réalité, nous nous complaisons à trouver un contraste violent entre la sainteté et la condition qui lui est imposée : et elle nous apparaît d'une manière plus saisissante soit au sommet de la grandeur humaine, lorsque celle-ci est oubliée ou méprisée, soit dans le dernier état de la misère humaine, lorsque celle-ci est acceptée ou aimée. Mais le propre de la sainteté, c'est d'être naturellement invisible, comme le monde spirituel dans lequel elle nous propose d'entrer. La sainteté du mendiant ou du roi n'est pas aisée à discerner sous les traits du mendiant et du roi. Car elle est inséparable d'une attitude tout intérieure que nous lui prêtons et qui trouve en nous un mystérieux écho : alors le mendiant et le roi ressemblent au saint inconnu que nous côtoyons tous les jours sans qu'aucune marque nous le fasse reconnaître.

Le saint peut être un savant, un théologien, un fondateur d'ordres : mais ce n'est pas par là qu'il est saint, bien que la sainteté trouve une expression dans toutes les œuvres qu'il réalise, comme elle en trouvait une dans la manière de gouverner ou de tendre la main. Car le saint peut être cet homme du commun qui semble absorbé par les besognes les plus simples, à la fois solitaire et ouvert à tous, dont la vie extérieure paraît se réduire à quelques habitudes et dont nous surprenons parfois ou bien un simple geste, le plus familier et le plus inattendu, et qui pourtant résout, comme si tout allait de soi, une situation que l'on regardait jusque-là comme inextricable, ou bien un sourire profond et lumineux, qui, sans rien changer à l'état des choses, change pourtant l'atmosphère où nous les voyons. Le saint fait pour nous de la vie un miracle perpétuel, mais qui, sans bouleverser en rien l'ordre naturel, se découvre à nous, à travers cet ordre même, par une sorte de transparence.

Supprimer le surlignage