La pensée elle-même ne peut pas être confondue avec l’idée, bien qu’elle ne puisse pas en être détachée, mais c’est par une pluralité infinie d’idées, dont presque toutes restent en puissance, que s’exprime la fécondité de la pensée.
Dans la perception, dans l’image, dans l’idée, l’activité de la pensée se trouve toujours présente : la différence de ces opérations est en rapport avec leur contenu. Mais à mesure que l’on monte plus haut, l’opération semble prendre le pas sur le contenu, la perception est asservie au sensible, l’image s’en détache en partie, la pensée essaie de l’évoquer par ses propres ressources, dans l’idée elle rompt avec le sensible et ne retient que la forme même dans laquelle il sera reçu. Il y a donc une triple pluralité, une pluralité spatio-temporelle des perceptions, une pluralité psychologique des images, une pluralité logique des idées, au-dessus desquelles il faut mettre l’unité de la pensée, qui, bien qu’elle ait semble-t-il une consubstantialité plus étroite avec l’idée qu’avec les perceptions ou les images, ne peut pas être pourtant confondue avec elle. De plus, elle n’actualise jamais toute la signification d’une idée (à laquelle elle substitue simplement une définition nominale) ; mais elle porte en elle en puissance toutes les idées pensées et pensables, et tout ce qui, dans chacune d’elles, est pensable sans être pensé. C’est dans ce dialogue entre la pensée et les idées que nous saisissons le mieux ce jeu pur de l’esprit qui appelle toujours une donnée pure pour la faire correspondre à sa propre opération, mais jusque sur ce plan privilégié ne parvient jamais à les faire coïncider, à la fois parce qu’il y a en lui un pouvoir infini qu’il n’exercera jamais tout entier, et parce que, quand il l’exerce, il y a toujours, semble-t-il, dans le terme qu’il obtient, un au-delà qui représente la limite qu’il n’a pu franchir. De telle sorte qu’il y a un chassé-croisé entre la pensée et l’idée, où l’on retrouve le même effort pour réaliser l’adéquation de la pensée et de l’opération, sans pourtant que l’on y parvienne.