Le souvenir est plus pauvre et plus riche à la fois que la perception, comme la perception est elle-même plus pauvre et plus riche que l’objet.
La perception est toujours plus pauvre que l’objet connu, ce qui n’a pas besoin d’être démontré, puisque cette différence de richesse sert précisément à distinguer la perception de son objet. L’objet réel est toujours une infinité actuelle et la perception n’est qu’une perspective que nous prenons sur lui. Mais cette perspective précisément n’est pas un pur retranchement ; elle possède un caractère original défini par le centre même d’où elle rayonne. Elle ajoute à l’objet le point de vue. Cette perspective n’est pas seulement un cadre abstrait et formel ; elle est qualifiée par le passé de la conscience, par notre expérience antérieure, et en un certain sens aussi par son avenir, par le désir et par l’attente. Il en est de même du souvenir par rapport à la perception. Il est plus pauvre qu’elle et l’on ne manquera pas de dire qu’on ne se souvient jamais de tout son passé. Mais il est plus riche aussi, non pas seulement parce qu’il ajoute à la perception cette sorte d’atmosphère inséparable de notre conscience actuelle formée par la masse d’événements qui la séparent de son propre passé, mais encore parce qu’elle trouve dans ce passé même une signification et même une richesse qu’elle actualise et dont on peut dire qu’elles dépassent singulièrement le contenu souvent médiocre d’une perception qui aura ensuite en nous un immense retentissement. C’est là l’observation qui est au fond de toutes les analyses de Proust. Mais on peut en tirer cette conséquence remarquable, c’est que ce contact avec l’objet d’où dérive la perception n’est qu’un ébranlement, un choc, une amorce, destinés à produire un mouvement de la conscience, à évoquer en elle des puissances qui, à mesure qu’elles s’actualisent, finissent par vivre de leur propre jeu.