Le souvenir implique une coïncidence idéale, mais un écart évident avec la perception : c’est dans cet écart, et dans cet effort pour le surmonter, que réside le jeu de la mémoire.
Le souvenir est à la perception ce que la perception est à l’objet [cf. Prop. LXVI ci-dessus]. Car de même que le propre de la perception est d’étreindre un objet qui pourtant la dépasse, de même qu’elle implique la présence de cet objet, le [propre du] souvenir, c’est de se référer, non pas à l’objet, mais à la perception que j’en ai. Dire que je me souviens d’un objet, c’est dire que je me souviens de l’avoir vu. Dire que je me souviens d’un événement, c’est dire que je me souviens de l’avoir vécu. Telle est la signification de l’axiome célèbre : on ne se souvient que de soi-même. Cela ne va point toutefois sans difficulté : car à travers la perception, ce n’est pas l’acte percevant que je cherche, c’est l’objet ou l’événement perçu. Et puisqu’il faut que tout acte ait un contenu, il est naturel que j’oublie l’acte de la perception qui joue seulement le rôle de médiateur entre l’acte de la mémoire et la matière du souvenir. Or, de même que l’espace sépare le sujet percevant de l’objet perçu, le temps sépare lui-même le souvenir de la perception qu’il évoque. C’est cette distance qui fait l’originalité même de la mémoire, qui la rend infidèle, qui l’oblige à chercher et à obtenir une fidélité toujours plus grande. Elle est une perspective sur la perception comme la perception était elle-même une perspective sur l’objet. Mais tandis qu’il y a une présence de l’objet dans la perception, la mémoire suppose une absence de la perception qu’elle ne parviendra jamais à rejoindre.