[Le souvenir est à la perception ce que la perception est à l’objet.]
Je ne compare pas, je ne confronte pas l’objet avec la perception. Mais il faut que je les distingue et c’est même pour cela que je le perçois. La perspective que je prends sur lui n’est possible que grâce à la distance qui, dans l’espace, sépare précisément cet objet de mon corps. L’intervalle ne pourra donc jamais être rempli. Mais il est un autre intervalle qui permet de mieux comprendre la distinction entre l’acte de la connaissance et son objet, parce que, bien que cet intervalle soit lui-même infranchissable, il me permet cependant de me représenter l’objet de la connaissance indépendamment de l’acte même par lequel je le connais : c’est l’intervalle qui sépare un événement que j’ai vécu autrefois dans le passé, de l’acte par lequel je le remémore aujourd’hui. Cet acte sera toujours inadéquat à cet événement, il ne nous en représentera jamais que quelques aspects. Mais il existe cependant une coïncidence réelle entre l’événement au moment où je l’ai perçu et le souvenir que j’en ai gardé. Cette coïncidence a lieu dans la perception même, qui, comme le remarque [encore] Bergson, contient pour ainsi dire en elle le souvenir avant qu’il s’en soit détaché. La coïncidence ici est initiale, au lieu d’être rejetée à l’infini, comme quand je cherche à l’obtenir en ajoutant les unes aux autres les différentes perceptions que j’en puis avoir. Et il y a une proportion entre le rapport de la perception avec l’objet et le rapport de la perception avec le souvenir. La perception est ici une sorte de terme moyen, qui permet de conjecturer la nature de l’objet.