[L’attention est l’acte initial et fondamental de la conscience.]
L’attention est donc première par rapport à l’intention, qui en est la forme dérivée et déjà insérée dans le sensible. Voici les avantages qu’elle présente, si nous voulons définir par elle l’acte initial de la conscience :
1° Elle est indiscernable, semble-t-il, de la conscience elle-même : elle en marque toujours l’éveil ; dès qu’elle fléchit, la conscience commence à s’éteindre. Nous n’avons la conscience de rien autrement que par elle. Au contraire, l’intention échappe souvent à la conscience et demande à être elle-même l’objet de l’attention ;
2° Elle est au-dessus de l’intelligence et du vouloir, et elle ne paraît en être la synthèse, puisqu’elle est une initiative génératrice et première, que parce qu’elle est antérieure à leur division ;
3° Elle n’est pas elle-même déterminée comme l’est déjà l’intention. Toute attention est attention indivisiblement à soi et à tout ce qui est. Avant d’être dirigée, l’attention a comme qualité essentielle d’être disponible ;
4° Elle est prête à accueillir tout ce qui s’offre, et non pas seulement, comme on le dit quand on la fait descendre du plan transcendantal sur le plan psychologique, ce qui a pour nous de l’intérêt. Au lieu de présupposer et de susciter cet intérêt, comme on le croit presque toujours, c’est elle qui le rencontre et qui le découvre. Elle est une ouverture de la conscience à l’égard de la totalité du donné, sans qu’elle se laisse jamais guider dans la direction même du regard par le désir ou par le préjugé ;
5° Elle est l’acte suprême de la liberté, car la seule chose dont nous disposions sans doute, c’est de cette attention qui est toujours un premier commencement d’elle-même, qu’il nous appartient de rendre toujours présente, que nous ne consentons à tourner vers aucun objet privilégié, mais qui ne perd jamais de vue la totalité du réel, quelles que soient les tâches particulières auxquelles la conscience individuelle la fasse servir dès qu’elle la subordonne à une intention et entreprend de régler son jeu ;
6° L’attention est elle-même sans contenu : elle seule mériterait le nom de transcendantale, si on pouvait détacher sa virtualité pure, considérée dans l’acte libre qui en dispose, des formes psychologiques qu’elle prend dans la conscience de chaque individu ; c’est par l’intention que l’attention descend dans le moi empirique ; c’est par l’attention que l’intention elle-même s’élève au-dessus de lui. On voit bien en effet que dans l’attention pure, il ne subsiste rien qui puisse être dit m’appartenir, on peut dire pourtant qu’elle vient de moi, et même qu’elle est moi, mais dans ce sens où je me distingue moi-même de ce qui pourra jamais m’appartenir afin précisément que, par cela même qu’elle me donne, je puisse me découvrir moi-même, c’est-à-dire me faire ce que je suis.