Il s’agit moins de construire le monde que de le décrire.
On a pensé pendant longtemps que l’on ne pouvait comprendre que ce que l’on était capable de construire. En cela consiste l’ambition même de l’idéalisme. Le donné nous est imposé, et comme tel il semble inintelligible. Mais le construit est notre œuvre : en lui, c’est nous-même que nous retrouvons. Dès lors, il semble que le propre de la méthode et le succès même de la découverte consistent dans la conversion du donné en construit. Mais cette réduction du réel à une construction de l’esprit serait sans doute d’une grande vanité : elle nous donnerait une satisfaction d’amour-propre, mais en laissant l’esprit dans une sorte de solitude désespérée. L’esprit, à supposer qu’il pût tout construire, ne se construit pas lui-même. Ce serait en faire un objet. Il se découvre dans l’acte éternel qui le fait être, mais qui n’est pas une construction dans laquelle il serait à la fois le construisant et le construit, mais une sorte de renouvellement indéfini de sa propre présence à lui-même ; même s’il construisait tout ce qui peut devenir l’objet de son expérience, tout ce qui présente pour nous une valeur réelle, notre propre existence comme sujet, l’existence des autres sujets ou du sujet absolu, ne peuvent pas être construits. Et pourtant nous pouvons les poser par une démarche originale de notre esprit qui nous permet, si l’on peut dire, d’en rencontrer la présence.