On pourrait descendre encore jusque sur le plan du sensible et trouver une dialectique des différents sens, qui s’ouvrirait par la distinction de la vue et de l’ouïe considérées elles-mêmes comme le sens de l’espace et le sens du temps.
Rien de plus hardi que de prolonger sur le plan du sensible la dialectique de la participation. Mais il est évident que si les sens sont les instruments de connaissance qui mettent la conscience individuelle en rapport avec les formes particulières et concrètes de l’existence, c’est-à-dire avec la qualité, on doit retrouver jusque dans la distribution des qualités elles-mêmes une sorte de réalisation sensible des articulations logiques du réel et des opérations par lesquelles le moi cherche à l’appréhender. Or la vue est tendue vers le dehors, elle nous présente le monde extérieur à nous dans un immense spectacle, au lieu que l’ouïe ne nous fait entendre que des sons qui n’ont d’existence que dans la durée, et qui, peut-être, nous la découvrent. Si, maintenant, nous nous rapprochons davantage de notre corps, la frontière qui le sépare des objets nous est révélée par le toucher qui est toujours (et non pas seulement quand il s’agit du toucher du corps comme on le dit presque toujours), un sens double puisqu’il nous fait connaître dans une sorte de coïncidence momentanée le touchant et le touché : mais le touché, c’est le dehors qui s’étend dans l’espace, au lieu que le touchant, c’est nous-même, c’est-à-dire, comme toutes les sensations cœnesthésiques, une sensation et une émotion à la fois, s’insinuant, comme elles, dans la trame de notre propre devenir. A travers le corps qui vient de nous être révélé et qui n’était que l’instrument de la vue et de l’ouïe, le goût et l’odorat vont chercher dans les choses elles-mêmes une sorte d’affinité secrète avec nous qui se présentera à nous dans la saveur à travers une contexture spatiale, et dans l’odeur à travers une vague temporelle. Cette liste presque classique — sauf sur un point où, examinant le toucher en tant qu’il est répandu sur toute la surface du corps, elle le considère comme un sens double, soit que par sa face externe il nous fasse connaître le contact des objets et du corps, soit que, par sa face interne, il nous fasse connaître, si l’on peut dire, la présence et l’état du corps — ne peut pas être considérée comme exhaustive ; elle permettra de donner place, grâce à la même méthode, à d’autres sens nouvellement découverts, soit par analyse d’autres sens plus complexes comme il arrive principalement pour le sens du toucher et le sens cœnesthésique, ou même par composition de sens plus simples comme il arrive peut-être pour les sensations d’orientation.