La création du monde c’est la création des différentes consciences.
Quand on parle de la création, on entend souvent qu’elle porte sur l’univers des objets. Toutefois aucun objet n’a de sens que pour un sujet, pour une conscience qui le perçoit hors d’elle, bien que par rapport à elle. De telle sorte que, non seulement il y a solidarité entre l’objet perçu et le sujet percevant, mais qu’encore il y a primauté du sujet percevant par rapport à l’objet perçu qui exprime toujours ce qui, dans le tout de l’être, limite sa propre opération, mais en même temps l’achève et lui répond. La création des consciences apparaît donc comme la condition même de la création du monde des objets et non point l’inverse, d’une part parce que les consciences sont des êtres dont les objets sont des phénomènes, ensuite parce que le monde des objets est le moyen par lequel les différentes consciences se distinguent les unes des autres et pourtant communiquent. Mais la création elle-même n’est rien de plus qu’une participation toujours offerte, et telle que, le propre de l’acte infini étant non pas de se suffire, mais de se donner, et même de se donner infiniment, ce don, pour être le don de lui-même, c’est-à-dire celui d’un acte et non point d’une chose, ne peut être que celui d’une possibilité que chaque être actualise, en devenant ainsi, dans le passage de la possibilité à l’actualité, le créateur de lui-même : ce qui est la définition même d’une conscience. Le monde exprimera toutes les conditions qui doivent être réunies pour que cette possibilité puisse se former, mais une fois qu’elles le sont, sa prise de possession, l’usage que nous en pouvons faire, expriment une sorte de rapport réciproque à l’intérieur de la participation entre l’absolu de l’acte pur et l’absolu de notre acte libre, le premier étant le fondement de l’autre, et le second sa mise en œuvre en nous et par nous.
La virtualité elle-même a un triple rapport avec l’infini. Tout d’abord elle est une détermination d’une puissance infinie : et nous savons bien, comme Bergson l’a montré dans des textes célèbres, que cette détermination ne se réalise que rétrospectivement et par référence à une existence réelle, dont il a fallu d’abord avoir l’expérience. Mais cette possibilité ainsi déterminée n’est point pourtant la virtualité de cette existence particulière à l’exclusion de toute autre ; elle est la virtualité d’une infinité d’existences semblables qui pourront être reproduites, mais qui ne sont pas pourtant exactement semblables, la virtualité fournissant seulement une sorte de schéma qui devra recevoir chaque fois une forme individuelle et unique, selon les circonstances de temps et de lieu. De telle sorte que cette virtualité infiniment disponible, et qui est pour ainsi dire une infinité d’extension, devra se réaliser chaque fois dans un individu concret, portant en lui une infinité d’expansion : deux formes d’infinité inséparables et qui se compensent.