La relation entre le moi psychologique, le moi transcendantal et le moi absolu est une distinction purement spirituelle qui ne comporte entre eux aucune séparation réelle comparable à celle que le temps et l’espace introduisent entre les objets ou entre les événements.
On ne peut concevoir de termes distincts que par le moyen de l’espace et du temps qui instituent une distance entre les objets et les événements. Toute distinction de ce genre n’a de sens, par conséquent, que dans le monde de l’expérience phénoménale. Mais quand je considère la vie du sujet, on peut dire qu’elle est transphénoménale et par conséquent indépendante de l’espace et du temps, qui sont les moyens par lesquels le sujet se donne à lui-même des objets (encore faudrait-il distinguer du monde des objets le monde des idées, où l’implication et l’exclusion obéissent à d’autres lois que la séparation et la relation des lieux ou des instants, telles qu’elles se réalisent par l’intervalle spatial ou temporel et par le mouvement ou la mémoire qui les franchissent). Ainsi le sujet absolu ne peut jamais être réellement distinct du sujet psychologique ni du sujet transcendantal, bien qu’il puisse y avoir entre eux une sorte de voile, mais ce voile même ne peut pas faire qu’à son insu le sujet psychologique ne subisse l’action du sujet transcendantal, ni que le sujet transcendantal ne reçoive du sujet absolu toute l’activité dont il dispose. De là deux conséquences :
— la première, c’est qu’il existe un monde spirituel formé par la totalité même de la vie du sujet qui garde un caractère d’unité à travers la multiplicité de ses modes, et dont le monde phénoménal est à la fois le moyen par lequel il se manifeste et la condition par laquelle il se réalise. D’où il faut conclure qu’il n’y a qu’un sujet absolu, — et même qu’un sujet transcendantal ; bien que nous soyons tentés de considérer [ce dernier] comme inséparable de la multiplicité des sujets psychologiques dans lesquels il s’incarne, [pourtant] il exprime le même rapport entre le sujet absolu et chaque sujet psychologique : il faut qu’il soit un pour les unir et leur servir de témoin. Il n’y a pas une pluralité de raisons identiques dans chaque conscience ; mais toutes les consciences invoquent la même raison, au sens le plus rigoureux du mot même. Et c’est pour cela qu’aucune d’elles ne lui est pleinement adéquate.
— [la seconde conséquence, c’est que] le monadologisme n’est pas entièrement vrai. Car il faut en conclure [d’autre part] que les sujets psychologiques ne sont pas non plus absolument séparés et indépendants les uns des autres. Ils sont intérieurs à eux-mêmes en tant précisément qu’ils se lient au sujet absolu par l’intermédiaire du sujet transcendantal ; alors on les voit découvrir la liberté qui est leur propre commencement absolu, parce qu’elle est une participation à ce commencement absolu qui est l’acte propre du sujet absolu. Mais cette intériorité au plus profond d’elle-même les unit à toutes les autres monades au lieu de les en séparer : et elles ne s’en séparent que lorsque, précisément réduites à leur état de sujet psychologique, elles ne connaissent rien de plus que leur propre limitation, et la servitude même où le corps les réduit.