Le monde réel remplit l’intervalle qui sépare les unes des autres les différentes modalités du sujet.
Jusqu’ici nous ne sommes pas sortis du monde de la subjectivité. Nous ne connaissons rien de plus que la distinction entre les différentes modalités du sujet, et entre les sujets particuliers que nous sommes bien obligés de distinguer les uns des autres, faute de quoi la subjectivité absolue, et même la subjectivité transcendantale, ne se distingueraient pas de la subjectivité psychologique. Mais la distinction entre les différents modes de la subjectivité ne peut être posée que par un écart qui doit être rempli. Il ne peut l’être que par l’objectivité : l’objectivité du monde des idées servira à remplir l’intervalle entre la subjectivité absolue et la subjectivité transcendantale, et le monde sensible remplira l’intervalle entre la subjectivité transcendantale et la subjectivité psychologique. Telle est la raison aussi pour laquelle : 1° les différentes consciences sont séparées les unes des autres et pourtant unies, et 2° il y a dans le tout du sujet une correspondance réglée entre l’idée et le sensible.
On peut se demander pourquoi il est nécessaire qu’il y ait ainsi une réalité qui remplisse le double intervalle qui sépare l’un de l’autre les différents plans du sujet. Mais nous dirons que le sujet transcendantal, étant incapable de coïncider avec le sujet absolu puisqu’il introduit dans le monde l’idée d’une perspective en général, doit envelopper dans cette perspective, sous la forme d’une réalité donnée, ce qui lui manque pour égaler le sujet absolu, mais qui doit pourtant former un monde valable pour toutes les perspectives particulières : tel est précisément le rôle du monde des idées. Et de même, le sujet psychologique limite lui aussi le sujet transcendantal, en ne retenant qu’une seule des perspectives particulières pour lesquelles légifère le sujet en général. Pour ne pas se confondre avec lui, il faut qu’il en soit séparé par un objet donné qui n’a d’existence que pour lui seul et dans lequel pourtant il subira une action qu’il n’a pas produite : tel est précisément le rôle de l’objet sensible. On voit maintenant l’origine des discussions qui ont eu lieu, et qui sont au fond de la querelle des nominalistes et des réalistes, sur la richesse relative du sensible et de l’idée. Si l’idée n’est que l’abstrait du sensible, c’est le sensible qui est le plus riche et, en ce sens, on peut dire qu’il n’existe rien de plus que l’individu, mais alors il vaudrait mieux dire le concept que l’idée. Inversement si l’on considère l’idée dans son rapport avec l’absolu et le sensible comme sa limitation, c’est l’idée qui l’emporte non pas seulement par sa richesse, mais aussi par sa fécondité, puisque c’est elle qui donne au sensible la signification et la vie.