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Cependant cette éternité de répétition ne peut pas nous satisfaire. Ce n’est qu’une image grossière de la véritable. Il peut y avoir un austère courage à oser dire : « Hæc vita, non alia, sempiterna est. » Mais, pour celui qui est privé de mémoire, il n’y a pas de différence entre vivre une infinité de fois et ne vivre qu’une fois : ce n’est là qu’une vue de son intelligence qui le laisse insensible. De plus, il est impossible de subordonner la vie de l’esprit à la loi du monde matériel, car cette loi même est l’œuvre de l’esprit : c’est pour mieux dominer la nature que l’esprit introduit en elle l’identité et la répétition. Et jamais ni l’une ni l’autre ne se réalise, sinon d’une manière approchée et pour permettre à notre activité de mettre en jeu tous les artifices du calcul ou de la technique : encore la loi de l’usure marque-t-elle les limites que cette activité reste incapable de franchir. Mais c’est le propre de l’esprit de résister à l’usure comme à la répétition : c’est seulement lorsqu’il abandonne la matière à elle-même, lorsqu’il la livre à son inertie, qu’il dépose en elle une habitude dont le rythme, après quelques oscillations, finit toujours par s’effacer. C’est lui qui fait du monde une machine où il ne veut trouver que des mouvements périodiques, non point, il est vrai, afin de s’y asservir, mais afin d’en devenir maître. La nature pourtant ne se laisse point réduire à ces mécanismes que nous parvenons à monter en elle. Elle les déborde de toutes parts. Il y a en elle une richesse surabondante qu’aucune industrie ne parvient à épuiser. Elle n’est point si à l’étroit dans l’infinité du temps qu’elle ait besoin d’y retrouver sans cesse la même figure. Elle est toujours semblable à elle-même, sans qu’il y ait en elle aucun recommencement. C’est l’imagination qui se lasse de concevoir, mais non point elle de fournir.

Il n’y a que l’esprit qui possède l’éternité. L’idée du retour indéfini des mêmes événements lui donne une forme sensible et matérielle, mais qui nous fait illusion. Car la répétition, qui nous rend à la fois plusieurs et le même, ne change rien aux limites de notre vie temporelle ; elle les multiplie, au lieu de nous en délivrer ; heureusement, elle le fait à notre insu. Ce n’est point là l’éternité à laquelle la conscience aspire et dans laquelle, à chaque instant, il lui appartient de s’établir.

La fonction du temps n’est pas de conserver pour les reproduire sans trêve toutes les images de notre vie passagère : c’est au contraire de les abolir, afin de les transfigurer. Le sage doit demander que le périssable périsse. En se délivrant de l’attachement qu’il avait pour lui, il contribue même à le faire périr. Tel est le sens de toutes les démarches de purification. Il n’y a point d’image particulière qui ne recèle une vérité éternelle qu’il lui appartient de nous découvrir. Pour cela il faut qu’elle meure afin de ressusciter ; mais toute résurrection est spirituelle. Une image sans cesse renaissante ne nous livrerait rien de plus pendant l’infinité du temps que le premier jour. L’éternité nous échappera toujours si nous en poursuivons le mirage à travers la durée. Elle est toujours actuelle. Elle est inséparable de ce moment unique et sacré où la distinction entre le souvenir et le désir s’abolit et où chaque image vient se résoudre en un pur acte de connaissance et d’amour. L’éternité n’est jamais donnée. Mais il dépend de nous à chaque instant de nous éterniser.

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