L’idée du Retour Éternel était très familière aux anciens. Elle leur était suggérée par le rythme de tous les phénomènes naturels, par le mouvement des astres, l’alternance des saisons, la transformation des éléments et le flux des générations. Si l’évolution de l’univers est cyclique au lieu d’être rectiligne, si elle repasse périodiquement par les mêmes étapes, on éprouvera une satisfaction à voir la loi du Tout reproduire la loi des parties, à se sentir délivré des problèmes angoissants de l’origine et de la fin du monde, à retrouver enfin dans une oscillation si grandiose le principe qui donne au changement son impulsion et qui en même temps la maîtrise. Le thème de la « Grande Année » a été très en faveur chez les pythagoriciens et chez les stoïciens. Mais c’est sans doute Héraclite qui le premier a pressenti dans le Retour Éternel une sorte d’exigence de la raison et pour ainsi dire le postulat même de la science. Car le propre de la science, c’est de chercher une méthode de combinaison qui nous permette, à l’aide d’un nombre limité d’éléments, de définir tous les états possibles de l’univers. Elle doit faire de l’univers un système ; or, pour que la connaissance ne soit pas un leurre, pour que les choses puissent obéir à un ordre constant et à des lois universelles, il faut non seulement que chaque combinaison puisse se reproduire, mais encore qu’elle se reproduise un jour nécessairement, du moins si le temps possède une durée infinie. Le plus beau de tous les fragments d’Héraclite est consacré au rôle du Temps : il est impossible d’en mesurer la portée sans un serrement de cœur. « Le Temps, dit Héraclite, est un enfant qui joue en manœuvrant les pions : c’est le règne d’un enfant. » Et de ce texte M. Solovine rapproche avec beaucoup d’à-propos le quatrain désespéré d’Omar Khayyâm, presque identique dans les termes : « Pour parler clairement et sans paraboles, — Nous sommes les pièces du jeu que joue le Ciel. — On s’amuse avec nous sur l’échiquier de l’Être, — Et puis nous retournons, un par un, dans la boîte du Néant. »
Mais nous n’y retournons que pour renaître un jour. Car nous ne pouvons pas nous contenter de considérer l’univers comme un spectacle où les êtres et les choses ne cesseraient de se former et de se dissoudre selon un mécanisme alterné : nous lions notre destinée à la sienne. Et si le Retour Éternel est la loi du monde matériel, c’est le corps qui, par une sorte de paradoxe, va nous introduire dans l’éternité : notre âme ne pourra que le suivre ; elle s’éternisera par surcroît. La résurrection de la chair, qui était le scandale des incroyants, en devenant une phase d’un circuit mécanique, les oblige à admettre la résurrection de l’esprit, qui n’en peut être séparée. C’est cette découverte qui a rempli le cœur de Nietzsche d’une ivresse magnifique. Il demandait à la science de la confirmer : en 1881 il prétendait consacrer dix ans de sa vie à des études scientifiques afin de pouvoir démontrer irréfutablement une vérité dont l’évidence intuitive ne faisait pour lui aucun doute. Et il croyait la justifier par les deux preuves suivantes : d’abord que, puisque l’énergie se conserve, qu’elle est elle-même une quantité constante ou finie, les combinaisons dont elle est susceptible doivent être elles-mêmes en nombre fini : dès lors, l’une d’elles doit nécessairement se reproduire un jour et entraîner, en vertu du principe de causalité, toutes celles qui l’ont suivie autrefois. D’autre part, si on allègue que l’évolution du monde pourrait s’achever dans un état d’équilibre ou d’immobilité, Nietzsche réplique que cette supposition est absurde, car l’infinité du temps écoulé nous oblige à penser que, si cet état avait été possible, il se serait déjà réalisé et que le monde n’en serait plus sorti.
Mais la doctrine du Retour Éternel est avant tout pour Nietzsche une vision mystique de l’univers qui est inséparable d’un « grand appel de tendresse ». Ainsi, elle nous promet que nous verrons ressuscités ceux que nous avons le plus aimés, tels que nous les avons connus ici-bas : il nous faudra accepter sans doute de les reperdre aussi cruellement que nous les avons perdus, mais pour les retrouver encore dans toute l’éternité. Que l’on ne dise même pas que d’immenses abîmes de temps sépareront ces renaissances successives. Comme le montre M. Andler, « quand la mémoire est abolie, les siècles passent comme des éclairs. La résurrection est pour demain ». Dès lors, nous sommes délivrés de l’angoisse d’un passé aboli, où nous ne pouvons plus pénétrer, et de la menace d’un avenir ténébreux, où notre vie risque à chaque pas de s’engloutir. Nous surmontons le temps en refermant sa boucle. En créant l’avenir, nous créons sans cesse le passé. En engendrant nos fils, nous engendrons aussi nos pères. Cette découverte d’une éternité inséparable du cours du temps, et dont le temps lui-même est le véhicule, devait inspirer à Nietzsche les plus beaux hymnes à l’Être et à la Vie qui soient jaillis spontanément d’un cœur humain capable de se rendre tout à coup présente, à travers ses formes fugitives, la solennité d’une existence qui ne passe pas.
Cependant c’était la matière qui entraînait l’esprit dans le Retour Éternel. Et les preuves qu’on en donnait devenaient justiciables des progrès mêmes de la science. Car pour que la science soit possible, il faut que l’univers forme un tout capable de se suffire absolument. C’est un système clos qui n’a ni commencement ni fin, dont l’énergie est constante, où rien ne se perd et rien ne se crée. C’est une machine parfaite, et dont la propriété, comme celle de toutes les machines, est de pouvoir répéter des mouvements. Sans doute l’idée du Retour Éternel a subi une éclipse parmi les savants lorsque cette loi de l’universelle usure, qui est connue sous le nom de principe de Carnot, entraînant tous les changements qui se produisent dans le monde vers un état d’équilibre, parut capable d’imprimer au monde tout entier la même marche irréversible. Cependant il est impossible de concevoir comment le Tout lui-même pourrait s’user ; car il ne subit aucune influence extérieure qui puisse l’entamer et, si on pousse assez loin l’analyse, on ne trouve en lui que des éléments indestructibles et inusables qui résistent à toute altération. Ainsi « l’irréversibilité n’existerait pas pour nous si nous pouvions suivre individuellement le mouvement de chacun des atomes dont la matière se compose ». On ne la retrouve ni à l’échelle de l’élément ni à l’échelle du Tout.
Bien plus, l’idée d’un développement orienté vers une direction unique est une idée toute relative et subjective. Elle laisse supposer qu’il existe dans les choses elles-mêmes une tendance calquée sur nos espérances ou nos craintes. Elle ne prend un sens que par rapport à nos besoins. Elle ne peut aucunement être regardée comme une loi de l’objet. Dira-t-on qu’elle exprime le sens selon lequel chaque système évolue en suivant la ligne de la plus grande probabilité, qui est aussi la ligne de la plus grande prévisibilité ? Mais le calcul des probabilités lui-même nous oblige à admettre que, pour qui dispose du temps, tous les états possibles, à l’intérieur d’un cycle fermé, même les plus improbables, doivent nécessairement se répéter un jour. Dès lors, si chaque être ressemble à un fleuve qui descend des montagnes vers la mer en suivant la pente du terrain, l’univers entier ressemble à une mer dont le vaste balancement ne cesse de rejeter les fleuves vers leur source pour les attirer à nouveau en elle.