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Nous sommes effleuré quelquefois par une impression étrange et fugitive qui laisse dans notre âme de l’anxiété et de la douceur, de la lumière et du mystère. Les objets qui nous entourent, les gestes que nous faisons, l’intonation de notre voix, un détail menu qui acquiert tout à coup une signification presque surnaturelle, nous paraissent appartenir à des scènes que nous avons déjà vécues et nous ramener au milieu d’un passé aboli qui a gardé, loin de nous, une sorte d’immobilité. De telles réminiscences peuvent ébranler notre imagination et la séduire. Elles nous inclinent à penser que peut-être notre existence n’a point eu de commencement et n’aura point de fin, qu’il n’y a point de différence entre notre monde et l’au-delà, que notre vie actuelle n’est point passagère, mais éternelle. Chacun de nous fait ce songe : qu’il recommence sans trêve sur l’océan du temps une traversée identique entre les mêmes bornes de la naissance et de la mort, qu’il s’embarque toujours avec la même allégresse vers les îles Fortunées, mais que son destin est de rester toujours matelot. Faut-il que l’oubli seul le préserve du désespoir ? Ou faut-il que ces lueurs, qui lui font entrevoir le cycle indéfini des résurrections, lui révèlent par transparence la beauté profonde du moindre événement, apaisent ses agitations et éveillent dans sa conscience un consentement émerveillé à rester éternellement ce qu’il est ?

L’esprit ne doit pas s’abandonner avec trop de complaisance à des suggestions aussi incertaines. Quand elles s’infiltrent en lui, c’est que son équilibre intérieur est rompu, c’est que son attention est oisive et paresseuse. Elles se multiplient dans toutes les affections où l’unité du moi se dissipe, où son initiative se ralentit. Sans doute on pourrait prétendre, en alléguant les arguments du Phédon et le secret sentiment de beaucoup de nos contemporains, que c’est quand le corps est oublié ou affaibli, quand la volonté et la réflexion se taisent, que l’âme est la plus pure et la plus accueillante et qu’elle reçoit du cœur même de la réalité les touches les plus subtiles. Ainsi un simple rêve peut suffire à nous faire pénétrer dans un monde miraculeux. Mais si la vérité exige, pour se découvrir à nous, le silence intérieur et la libération à l’égard de toutes les pensées particulières, si elle semble s’offrir dès que nous renonçons à la forcer, il ne faut pas la confondre pourtant avec les images flottantes qui envahissent la conscience dès que son activité commence à fléchir. Ce ne sont là que des fantasmagories dont le corps est la lanterne magique. La vérité est d’essence plus délicate ; elle est invisible ; elle est intérieure à l’esprit ; elle est son acte le plus secret. Or les images peuvent offusquer l’esprit au lieu de l’éclairer : il faut qu’il les traverse pour atteindre leur sens, pour trouver en elles une vie qui les anime, qui réponde à la nôtre et qui donne un aliment à notre puissance de comprendre et à notre puissance d’aimer.

Au contraire, dès qu’une scène momentanée nous donne l’illusion d’avoir été déjà vécue, elle se détache de nous : elle nous devient à la fois familière et étrangère. Ce n’est plus qu’un spectacle qui semble composé à l’avance, auquel nous pensons assister par intervalles, et qui cesse d’intéresser notre volonté parce qu’il abolit notre espérance comme notre anxiété. Alors nous avons l’impression que notre action peut s’éteindre et notre personnalité abdiquer. Cet abandon même nous donne quelque volupté, comme dans certains rêves où les images les plus émouvantes acquièrent une sorte de douceur inoffensive. Ainsi cette curieuse impression que nous éprouvons de vivre une seconde fois la même vie semble la marque de notre inertie spirituelle, qui mortifie ce qui nous entoure et rejette dans les limbes, aussitôt qu’elles surgissent, les vaines apparences que notre activité refuse de soutenir et dont la réalité, avant de se montrer à nos yeux, est déjà épuisée.

Aucun de ces états exceptionnels, semblables à des charmes par lesquels nous nous laissons enchanter et que nous ne rompons jamais qu’avec quelque regret, ne peut justifier la croyance au Retour Éternel. Et pourtant, il n’est pas de croyance plus antique, ni qui trouve dans l’observation de la nature autant d’exemples qui l’illustrent et dans le progrès des connaissances autant d’arguments qui la confirment. Mais c’est la matière qui porte témoignage en sa faveur, et non pas l’esprit. Car, dès qu’une action est capable de se reproduire, elle devient une habitude qui rend la pensée inutile et qui la ruine. L’esprit monte des mécanismes, les perfectionne ou les brise : dès qu’il commence à les subir, il dépérit. C’est qu’il est une naissance ininterrompue, une inspiration qui ne se lasse point de créer, un désir que rien ne peut borner ni assouvir ; c’est qu’il est l’affirmation même de l’infinité. S’il séjourne parmi les choses éternelles, il ne les voit pas se répéter comme des modèles peu nombreux qu’une sagesse avare serait incapable de multiplier ; mais il retrouve en chacune d’elles un être unique et incomparable, un commencement absolu et cette jeunesse même du monde qui est inséparable de tous les points de son immensité.

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