M. Minkowski a eu le grand mérite d’associer l’étude du passé à celle de la mort sans laquelle le passé ne nous révélerait pas toute sa profondeur. Non pas que le passé ne puisse être considéré lui-même que comme mort ; car il serait vrai plutôt de dire que la mort, qui est inséparable de notre vie précisément parce qu’elle l’achève, donne sa signification au passé qu’elle nous contraint d’incorporer à notre être même. Mais la mort est le seul événement de mon avenir que je connaisse avec certitude : c’est qu’elle est déjà présente dans ma vie, qu’elle seule peut accomplir. « Elle réunit en gerbe derrière elle tout ce qu’elle interrompt. » Ainsi nous pouvons dire qu’il y a en nous un double mouvement à la fois : un mouvement vers l’infini, et que la mort n’arrête pas, puisque au contraire nous puisons la force et les raisons de vivre, ainsi que le courage de sacrifier s’il le faut notre vie propre, dans l’élan même par lequel il doit se poursuivre au delà de notre mort ; et un mouvement qui nous rapproche sans cesse de notre fin, qui est précisément cette mort, et par lequel nous allons intégrer notre œuvre à un avenir dont nous serons désormais absent. Je ne réussis à m’inscrire moi-même dans le devenir universel que si la vie en moi va vers l’infini, et si je vais, moi, vers la mort qui, en terminant mon être, le réalise.
On comprend dès lors quels doivent être les caractères du passé. On ne saurait, pour le définir, se placer uniquement au point de vue de l’utilité : car alors l’oubli serait toujours une déficience. Au contraire, l’idée du passé évoque naturellement l’ombre, le silence et l’oubli. Toutes les évocations dont nous sommes capables plongent « dans la masse de l’oublié ». Notre souvenir le plus lointain a toujours un « avant » qui se perd dans les ténèbres. Et dans cette vue que tout est voué à l’oubli, la conscience trouve une sorte d’apaisement. Cependant, ce n’est là qu’un aspect du passé, tout comme la paix du tombeau n’est qu’un aspect de la mort. Dans la résurrection du passé, comme dans la pensée de la mort, nous mesurons à la fois la valeur de ce que nous avons perdu et son degré d’adhérence à notre être présent. L’évocation du souvenir peut être sèche, et nous donner une simple représentation spectaculaire de ce qui a été ; ou émouvante, et s’accompagner d’un caractère d’étrangeté ou de poésie ; ou angoissante, et produire en nous une douleur poignante, comme on le voit dans la mort d’un être que nous aimons et dont l’absence est pour nous une intolérable présence.
Mais la mémoire n’est qu’une analyse du passé. Et il est inévitable qu’une fois détachés du devenir total, qui seul est capable de les soutenir et de leur donner une réalité et un sens, les souvenirs indépendants ne nous montrent plus que notre misère. Aussi M. Minkowski peut-il dire paradoxalement qu’il n’y a que le mal qui laisse des traces, ce que l’exemple de l’histoire pourrait servir à confirmer ; car il n’y a que le mal qui soit particulier et visible. Aussi est-ce la fonction du remords d’isoler une action que nous avons accomplie de la masse indistincte de notre passé et d’obliger la conscience à y demeurer attachée. Le remords est notre premier souvenir. Mais le remords lui-même se change en regret lorsque le sentiment de la faute ou de l’erreur se substitue à celui du péché. Et le souvenir proprement dit n’est que le résidu du remords et du regret, une fois qu’ils se sont dépouillés de leur caractère affectif et ne nous livrent que la pure image de ce qui n’est plus.
Cependant, la véritable fonction du passé ne se découvre point à nous dans cette vue rétrospective qui le ramène à la lumière de la conscience. Sans doute celui qui pense le passé le pense dans le présent, ce qui est encore vivre le temps d’une certaine manière. Mais le passé n’est pas seulement dans le présent sous la forme du souvenir ; il y est aussi, par opposition à la mémoire qui l’étale, sous cette forme accumulée, contractée et unifiée qui nous fournit l’élan capable de nous porter toujours en avant. C’est cette idée que M. Minkowski veut exprimer par cette formule si dense : « Ne devient fait dans le passé que ce qui peut être intégré dans ce passé sous l’angle du dépassé. » Ceci montre suffisamment la liaison que l’auteur a cherché à établir, souvent avec un grand bonheur d’expression, entre le passé et l’avenir. On ne contestera pas le primat qu’il attribue délibérément à l’avenir par lequel le monde ne cesse de se faire ; mais puisque tout tombe à la fin dans le passé, on pourra se demander, comme il semble nous y inviter parfois, si le propre du passé n’est pas de changer à chaque instant l’action en contemplation, au lieu de nous acheminer, comme il le dit aussi, vers « cette paix du soir qui annonce la venue de la nuit ».