On comprend sans peine que, dans une telle conception du temps, il y ait une sorte de primauté de l’avenir par rapport au passé. Car c’est vers l’avenir que se porte naturellement notre regard, c’est vers lui que notre vie est orientée. Le rôle du temps c’est d’ouvrir l’avenir devant nous. Or, cet avenir échappe à toute connaissance, à toute prévision. Il est le lieu du mystère parce qu’il est le lieu de l’action. Mais « le mystère est aussi indispensable à notre vie que l’air pur l’est à notre respiration ». Et M. Minkowski montre comment la conscience peut prendre, vis-à-vis de l’avenir, trois attitudes différentes : la première consiste à agir ou à attendre, la seconde à désirer ou à espérer, la troisième à prier ou à vouloir.
Nul ne peut mettre en doute que l’avenir ne soit le lieu naturel de l’activité. Mais l’activité est entendue ici dans le sens d’une spontanéité primitive et presque instinctive. Elle est une expansion de l’être accompagnée d’une joie de vivre élémentaire. Dans l’activité, l’être devient sans cesse plus grand que soi. L’activité se déploie dans la sphère qui lui est propre et se suffit à elle-même : elle ne s’y trouve pas emprisonnée ; elle ne se heurte pas à des parois. L’avenir immédiat est le champ actuel de son exercice. Mais l’attente est le contraire de l’activité ; elle suspend cette activité, qui est la vie elle-même. Tandis que l’activité nous porte vers ce qui n’est pas encore et qu’il dépend de nous de créer, l’attente nous représente par avance un avenir qui s’avance vers nous et qui tout à l’heure sera présent. Elle nous oblige à vivre le temps en sens inverse de son cours naturel. Aussi l’attente ne peut-elle être qu’anxieuse. Elle ressemble à la douleur, qui est une atteinte portée du dehors à notre vie : de même l’avenir qui marche vers nous nous menace et vient nous surprendre. Il rétrécit notre être que l’activité dilatait. Dans l’activité l’être est « presque un tout » et, en tout cas, cherche à régner sur le Tout ; dans l’attente, il est « presque un rien », qui ne sent que le risque d’être englouti dans le Tout. Mais peut-être existe-t-il aussi une attente pacifique, confiante et heureuse, dans laquelle il n’y a encore ni désir ni espérance : c’est un repos de l’âme qui se remet entre les mains de la destinée, prête à répondre à tout ce qu’elle peut lui offrir, et dont le choix cesse de lui appartenir.
Mais l’homme ne se borne pas à agir et à attendre. Il désire et il espère. Dans le désir et dans l’espérance, les possibilités se multiplient. L’imagination les lui représente et en jouit par avance : elle les compare et suppute les chances de chacune d’elles. Le regard pénètre aussi beaucoup plus loin dans l’avenir. Car le désir s’étend sur un domaine que l’activité n’atteint pas, qui est plus riche et plus plein que le sien, et où nous demandons que toutes les forces extérieures viennent nous répondre. Le désir se porte même au delà de la mort. Il y a toujours en lui une invocation. Il contient en lui l’activité, mais il la surpasse : « La simple activité insouciante et joyeuse devient maintenant plus sérieuse, plus grave, du fait même qu’elle est dirigée par le désir. » Et comme le désir va plus loin qu’elle au dehors, puisqu’il vise des fins qui sont pour elle hors de portée, il va plus loin qu’elle au dedans, et nous permet de descendre plus profondément dans l’intimité même de ce que nous cherchons à être. Quant à l’espoir, il n’est pas seulement un désir que l’imagination commence à réaliser. Il est l’attente elle-même, libérée de l’anxiété qui en était inséparable, et il garde la même direction qu’elle. En lui, c’est aussi l’avenir qui se porte au-devant du moi, et non pas le moi qui se porte au-devant de l’avenir, comme dans le désir. Mais cet avenir a un visage heureux qui nous oblige à l’opposer à la crainte, que l’on ne doit pas confondre avec l’attente car, comme l’espoir, elle la détermine, mais dans un sens opposé.
M. Minkowski fait ensuite une analyse de la prière, qui dépasse autant l’espoir que l’espoir dépasse l’attente, et qui s’oppose au devoir par lequel la volonté poursuit avec ses propres forces la réalisation de l’idéal. On s’étonne qu’il n’ait point marqué ici encore avec plus de netteté le contraste entre les deux directions de l’avenir. Car le devoir est l’exercice de cette vraie liberté, que beaucoup d’hommes vivent et meurent sans avoir connue, mais qui nous oblige à dépasser en nous l’individuel pour contribuer à créer un ordre à la fois humain et universel. Il nous engage dans l’avenir et il l’ouvre devant nous jusqu’à ses plus extrêmes limites, c’est-à-dire dans son infinité même. La prière, au contraire, si elle est une intercession tournée vers l’avenir, nous montre cet avenir infini qui vient au-devant de nous et devant lequel nous ne pouvons plus avoir qu’une attitude de passivité et d’abandon. Elle est une intériorisation totale de mon être ; elle rend mon âme « nue et vide » ; elle la dépouille de toutes les préoccupations qui la remplissaient. Elle m’arrache à moi ; elle me permet de traverser le monde qui me sépare de Dieu, et me livre la signification de moi-même et du monde.
On voit donc que je puis avoir sur l’avenir trois perspectives différentes : lorsque j’agis ou que j’attends, je puis affirmer que j’existe ; et l’existence est l’affirmation de mon activité arrêtée et comme suspendue dans la conscience de sa puissance et de ses limites. C’est là un point fixe autour duquel rayonne la sphère toujours plus large du désir ; mais le désir comporte le plus et le moins ; il dit j’ai et non pas « j’existe », et il se porte toujours au delà de ce qu’il a. Enfin la prière et le devoir m’obligent à abandonner tout égocentrisme, et je ne découvre pas alors seulement une sphère nouvelle qui enveloppe les deux autres ; mais l’infinité du monde me devient présente ; je ne dis plus « j’existe », ni « j’ai », mais j’appartiens à autre chose, c’est-à-dire à mes semblables et à Dieu.