Le temps nous donne l’être à la fois et nous le retire. Il enferme notre vie entre les deux limites de la naissance et de la mort. Il ouvre devant nous l’intervalle qui les sépare comme un vide que notre action doit remplir, où notre personnalité va se former peu à peu et notre destinée s’accomplir pour devenir un jour irrévocable. Nous ne cessons de gémir sur la fuite du temps qui nous empêche de rien posséder, et d’accueillir le temps, qui renaît à chaque instant, avec un élan plein d’espérance et de joie. Nous désirons l’éternité où il nous semble que nous cesserons de changer pour être, et où nous coïnciderons enfin avec nous-même ; et nous nous défions pourtant d’elle comme si, en nous délivrant du temps pour rendre notre vie parfaite, elle risquait de la suspendre en l’immobilisant.
Pourtant les véritables caractères du temps apparaissent, avec un relief saisissant, lorsque l’élan vital est en nous particulièrement intense, qu’il est tendu comme un arc et qu’il crée l’avenir même dont il a besoin afin d’engager en lui toutes ses créations. M. Minkowski nous montre que le moi participe alors à une vie qui le dépasse, dont il sent le contact dans les moments les plus graves de sa propre vie, quand il acquiert la conviction de se trouver dans l’axe d’un devenir plus puissant où un rôle lui est assigné. Je ne suis pas seulement alors, comme on le dit, l’enfant de mon temps, je suis un enfant du temps en général, ce qui donne une valeur absolue à tout ce que je cherche à réaliser dans le temps même où je vis.
Ainsi je ne me connais vraiment moi-même que lorsque, derrière les motifs rationnels trop étroits et trop limités qui servent à justifier chacune de mes actions, je découvre cet élan impersonnel dans lequel je plonge et qui donne à ma propre vie sa forme la plus profonde, la plus secrète et la plus personnelle. Je réalise alors une œuvre qui m’est propre, mais qui se fond si étroitement avec le dynamisme de l’univers entier que je ne puis ni l’en dissocier ni penser que, si elle ne s’était pas produite, elle pourrait lui manquer. « Elle s’intègre au monde en marche. Et ce monde en marche reste sans elle aussi riche, aussi comble, aussi rempli jusqu’aux bords qu’il l’est avec elle. Pourtant cette œuvre arrive à y marquer. » Elle demeure toujours imparfaite ; mais c’est sur elle que s’appuie de nouveau l’élan même qui la crée et qui la prolonge. Il y a donc une durée du monde dans laquelle je suis immergé et avec laquelle ma durée propre doit chercher à s’accorder : si elle n’y parvient pas, je reste séparé du réel. Si je puis obtenir au contraire un synchronisme avec le cours universel des choses, je ne fais plus qu’un avec lui ; je vois s’abolir dans la contemplation la distinction du sujet et de l’objet ; l’attention cède en moi la place à l’abandon, qui m’absorbe dans l’objet contemplé ; et celui-ci, au lieu de disparaître, s’anime et se révèle à moi dans une sorte de présence pure. La sympathie naît et m’unit à tout ce qui m’entoure ; elle devient à elle-même sa propre fin ; et, au lieu de rapprocher les unes des autres les parties du monde qui seraient d’abord séparées, elle me livre la charpente du réel, dont les formes particulières de l’existence ne sont plus que les pièces.