L’instant est donc une pointe d’une extrême acuité par laquelle nous obtenons chaque fois un contact nouveau avec l’être. Mais s’il nous est impossible de participer à l’existence autrement que par l’instant, un sentiment de détresse naît aussitôt en nous. Nous faisons la découverte de notre solitude absolue et pour ainsi métaphysique. Et M. Bachelard fait remarquer que cette solitude est beaucoup plus parfaite que celle de la monade leibnitzienne : car en faisant de la monade une âme, c’est-à-dire un être purement intérieur à lui-même et voué à la spontanéité de son développement autonome, Leibnitz lui interdisait sans doute de communiquer avec les choses et avec les autres âmes, mais il lui laissait la continuité de sa vie propre. S’il n’y a que l’instant de réel, un autre dépouillement lui est encore demandé : il faut qu’elle rompe avec son passé, et par conséquent elle est aussi isolée à l’égard d’elle-même qu’elle l’était à l’égard des autres êtres.
Or n’est-ce point l’angoisse inséparable de cette solitude de l’instant sur laquelle Kierkegaard a fixé précisément son regard ? Car l’instant est bien une rencontre de l’éternel et du temporel. Il participe à la fois de l’éternité dont il se détache et du temps qu’il commence à produire. Aussi est-il la limite entre l’innocence et le péché. Le péché se fait toujours dans l’instant, mais dans l’instant en tant qu’il est un abandon de l’éternité : c’est dans l’instant que l’individu se sépare de Dieu, mais c’est dans l’instant aussi qu’il le rejoint. L’instant est donc le lieu de l’angoisse : il est l’angoisse elle-même. C’est par l’angoisse qu’on entre dans le péché et qu’on en sort. Elle nous fait ressentir jusqu’à sa profondeur dernière le tragique de l’existence individuelle. Elle nous montre nos limites et les repousse : elle ouvre devant nous la perspective effrayante de l’infini. Elle est amour de soi et haine de soi. L’âme la fuit et la recherche en même temps. Et l’on peut dire à la fois qu’elle est et qu’elle n’est pas : c’est l’instant qui nous la montre, telle que nous l’avons définie, comme une oscillation entre l’être et le néant.
C’est qu’il y a dans l’instant une ambiguïté essentielle. Car il est le point de croisement de l’être et du devenir : si on considère la durée comme la véritable réalité, l’instant n’est plus que la fragilité même, l’idée pure de ce qui passe ; mais si on reconnaît que dans le temps tout est irréel, sauf l’instant qui nous est donné, alors il faut arracher l’instant au temps pour en faire un « atome d’éternité ». Cela permet de comprendre pourquoi le temps, selon le mot de Guyau, nous apparaît toujours « comme un songe effacé » : il n’est plus qu’un effet de perspective, une sorte de traînée lumineuse analogue à celle que laissent dans le ciel les étoiles filantes. Et M. Roupnel, redonnant une vie nouvelle à des idées que tout philosophe doit retrouver à quelque moment de sa vie, identifie l’absolu avec la conscience universelle, c’est-à-dire « avec un immense instant et une présence partout située ». Quant à notre être propre, il ne peut point se séparer radicalement de cet absolu qui contient tout ce qui est ; il prend sur le tout une vue qui est à sa mesure, il s’ouvre à lui selon son mérite. Ainsi, il se construit un espace et une durée qui lui appartiennent en propre et dont il est le centre : mais cet espace et cette durée ne sont rien de plus que la projection de son activité découpée sur le monde. L’univers réalise à chaque instant sa valeur totale : et il arrive même que nous parvenions à la saisir ; ainsi, l’art nous libère de la durée et « nous apprend à voir et à écouter l’univers comme si nous en avions seulement maintenant la saine et soudaine révélation ».
L’instant ne produit en nous l’angoisse que parce qu’il nous menace sans cesse d’une chute dans le temps. Mais il appartient à chacun de nous de ne pas succomber, de garder une attention et une volonté assez fermes pour demeurer constamment présent à ce que la vie lui apporte. Dans le présent, tout l’être nous est donné, à condition que nous ayons assez de force pour le saisir ; c’est notre insuffisance qui nous en détourne et qui nous fait rêver du passé et de l’avenir : la conscience se peuple alors d’images illusoires derrière lesquelles il n’y a que le néant. Toutes nos souffrances morales sont inséparables du regret et du désir. Le pire de tous nos maux était donc le « Souci » qui ramène toujours notre pensée de ce qui est vers ce qui n’est pas. On sait quels sont les propos du Souci à la fin du second Faust :
Lorsqu’une fois je possède quelqu’un, Le monde entier ne lui vaut plus rien… Il meurt de faim au sein de l’abondance. Et n’a plus jamais de présent.