Le P. Laberthonnière n’était pas un dialecticien. C’était une âme extraordinairement ardente et généreuse, brûlante de charité. Il n’avait point le regard naturellement tourné vers les objets, ni même vers les idées ; en lui, en autrui, c’était la source même de l’être qu’il cherchait à atteindre, le mouvement ou l’élan intérieur par lequel la conscience prend possession d’elle-même, se donne à un intérêt dernier dont la valeur est pour elle infinie, et auquel elle est prête à tout sacrifier. La réalité des idées était pour lui pâle et décolorée si on la comparait à la réalité des êtres. Car l’idée n’est jamais qu’un intermédiaire, un doublet par lequel nous essayons de nous représenter un être qui s’en distingue et dont elle nous sépare autant qu’elle nous en rapproche. Les idées des choses ne sont pas les choses elles-mêmes ; elles nous en donnent une effigie, qui nous interdit de les posséder. Mais ni nous-même, ni les personnes que nous aimons, ni celles à l’égard desquelles nous nous engageons par un acte véritable, qui est toujours une promesse et un don, ne peuvent être regardés par nous comme de simples idées : ce sont des êtres véritables. C’est en eux et dans les relations vivantes que nous avons avec eux que nous trouvons le réel, et non point dans les idées. Tel est sans doute le véritable centre de sa pensée, le principe de sa foi en un Dieu personnel, agissant, aimant, incarné, la raison de son goût pour saint Augustin et pour Pascal et de son éloignement pour saint Thomas, la clef enfin de toutes les études qui portent sur le Dogmatisme moral, la théorie de l’Éducation, le Réalisme chrétien et l’Idéalisme grec.
On éprouve souvent un sentiment de surprise à découvrir chez le P. Laberthonnière, dans les affirmations mêmes qui avaient paru les plus suspectes au moment où triomphait un intellectualisme d’école, certaines thèses qui nous sont devenues aujourd’hui presque familières et dont le sort nous paraît lié au sort même de la philosophie : à savoir que notre vie ne peut avoir un caractère de sérieux et de gravité que si elle obtient le contact avec l’Être, au lieu de se contenter du phénomène ; et que, si l’entendement ne nous permet pas de dépasser le monde de la représentation, du moins l’acte par lequel la conscience décide, s’engage et se donne nous établit au cœur même de la réalité et engendre en elle notre réalité propre. La foi du chrétien, dit-il, consiste à croire qu’il « faut obtenir l’être pour être sauvé ». Seulement on ne peut pas s’emparer de l’être comme d’une idée ou d’une chose : il faut s’identifier du dedans avec lui par sa vie personnelle. L’être n’est jamais un spectacle que l’on contemple : il est toujours un acte qu’il faut accomplir. C’est pour cela qu’on ne peut l’atteindre par un effort de connaissance, mais seulement par une transformation intérieure de la volonté. Ainsi, quand il semble que l’être nous manque, c’est nous qui manquons à l’être. L’absolu métaphysique échappe à la science ; mais la morale nous le donne. Car on n’est que ce que l’on veut, et ce que l’on veut être est plus réel que ce que l’on est.
Mais ce serait une erreur de penser que cette volonté pût demeurer en face d’elle-même et trouver en elle seule la source de tous ses actes. La volonté, loin de resserrer l’être sur soi, est au contraire pour lui une sortie de soi parce qu’elle l’oblige toujours à se dépasser. Ce n’est pas nous qui faisons la vérité, mais c’est nous qui la faisons nôtre. La vérité nous est toujours offerte, mais il faut être capable de la recevoir, et pour cela il ne suffit pas de la penser, il faut justement la vouloir, c’est-à-dire s’unir à elle par amour. Elle n’est pas, comme on le croit trop souvent, une convention, ni même une construction de notre esprit : mais elle n’est pas non plus une sensation, ni même une intuition. Elle est l’objet d’une expérience d’un caractère unique qui est une acceptation, une ratification de l’acte créateur, une coopération avec lui. On a bien le droit de dire que c’est la vérité qui est pour nous la vie, mais c’est « parce qu’il y a en nous une vie de la vérité ». Saint Paul a raison de demander : « Qu’avons-nous que nous n’ayons reçu ? Et pourtant qu’avons-nous que nous n’ayons acquis ? » Il est vrai à la fois que l’on reçoit tout ce que l’on a et que l’on n’a que ce que l’on gagne. Tel est encore le sens de cette affirmation de Newman que « les rayons de la vérité ne pénètrent jusqu’à l’intime de notre âme qu’à travers notre être moral ».
Le monde n’est donc point un bloc de matière à travers lequel viendraient filtrer, comme par quelque fissure, ces traits de lumière que nous nommons des consciences, et dont l’unique vocation serait de se retourner vers cette masse obscure dont elles sont issues afin de la connaître et de la dominer. Les consciences forment au contraire la seule réalité véritable, qui est toujours intérieure à elle-même, qui ne cesse de s’engendrer par sa propre opération, qui crée éternellement les raisons qui l’expliquent et les valeurs qui la justifient : la matière fournit seulement la condition qui les sépare, l’instrument de leur action, le témoignage par lequel elles communiquent. Et le monde est la société vivante que chaque conscience contribue sans cesse à former par son union indivisible avec les autres consciences et avec Dieu. Ainsi il existe entre tous les êtres la solidarité la plus étroite. Et chacun est responsable de lui-même et de tous. Je ne puis séparer mon sort du vôtre. En face l’un de l’autre, nous sommes réciproquement maître et disciple : ou plutôt nous sommes disciples tous les deux, mais du même maître, qui est la vérité, et je ne suis sûr d’avoir compris sa parole que lorsqu’elle me donne accès jusqu’à vous. En ce sens on peut dire que la vérité, ce n’est jamais une chose que l’on trouve, mais c’est toujours une personne qui nous enseigne. Il faut que cet enseignement, au lieu de nous opprimer, nous rende à nous-même ; il doit nous découvrir à la fois notre liberté et la signification même de notre existence.
Nul n’a établi une coupure plus nette que le P. Laberthonnière entre l’idéal hellénique et l’idéal chrétien. Mais ce n’étaient pas là pour lui deux phases successives dans le développement de l’esprit humain ; c’étaient sans doute pour lui deux attitudes permanentes et irréductibles de la conscience en présence de la réalité. Il y a encore parmi nous et il y aura toujours des hellénisants. Le propre de la philosophie grecque, c’était pour lui de subordonner la volonté à l’intelligence et d’absorber la vie spirituelle dans la connaissance. Ainsi le mal pour Socrate réside seulement dans l’ignorance : mais si l’âme ne cherche point autre chose que la possession de la vérité, cette possession est un acte de pure vision ; nous aimons la vérité parce que nous la trouvons belle, et le sage qui la contemple se désintéresse des autres êtres et se suffit à lui-même. De là le privilège extraordinaire des idées dans le platonisme ; les idées sont la seule réalité ; elles constituent un monde différent du monde sensible et dont celui-ci n’est qu’un reflet dérisoire. Aussi faut-il s’évader de ce monde dans lequel la vie temporelle du sage lui-même est livrée à un inintelligible Destin, dont il détourne son regard. Le Dieu d’Aristote, qui est acte pur et suprême sagesse, ne connaît pas le monde.
Mais le propre du christianisme au contraire, c’est de redonner au monde sensible sa valeur métaphysique : car il en fait non point une image du monde spirituel, mais le moyen par lequel nous parvenons à pénétrer jusqu’à lui. La matière et l’individu ne sont pas rejetés dans le non-être, puisque ce sont les conditions sans lesquelles la personne, qui a infiniment plus de réalité que l’idée, serait incapable de se former. Le temps n’est pas aboli en faveur de l’éternité, mais c’est en lui que chaque être est appelé à créer son essence éternelle. Le corps n’est plus méprisé, puisqu’il est le véhicule du salut et l’instrument de l’incarnation. Ainsi l’esprit grec et l’esprit chrétien, malgré tous les efforts qu’on a pu faire pour les unir, s’opposent radicalement : les Grecs poursuivent un idéal intellectuel ; dès lors, la matière, qui est opaque et nous sépare de l’idée, devient le principe même du mal, au lieu que pour les chrétiens ce principe réside seulement dans le vouloir, qui est l’unique source du péché ; et le vouloir garde toujours pour eux la primauté, de telle sorte qu’au lieu de penser, comme les Grecs, que la bonne volonté dérive toujours de la possession de la vérité, c’est la possession de la vérité qui est pour eux le fruit de la bonne volonté.
Ainsi, on reconnaît dans ces thèmes différents une inspiration identique : c’est que l’être est là où la personne se constitue, et qu’elle ne peut se constituer que par un acte de liberté. De là ces formules si belles et souvent si hardies par lesquelles le P. Laberthonnière inquiétait l’autorité en lui rappelant ses devoirs : « Ceux qui commandent et ceux qui obéissent ont la même fin à atteindre, et ils doivent s’inspirer du même esprit. Les premiers ont seulement une responsabilité plus grande. » Et encore : « L’autorité doit être servante, mais l’obéissance doit être libre. » Ou bien : « Si nous avons des vérités à croire, nous n’avons pas de vérités à subir. » Il raillait Bossuet, qui définit l’hérétique « celui qui a une opinion », et il proposait avec ironie de définir le schismatique : « celui qui a une volonté ». Il est utile d’avoir ces définitions toujours présentes à l’esprit, car il n’est pas sûr qu’elles ne trouvent point encore beaucoup de crédit à notre époque, et non pas seulement dans l’Église. Mais le P. Laberthonnière ne craignait pas de dire : « En tout ordre de choses, et même en face de Dieu, l’homme relève aussi de lui-même et continue à s’appartenir. » Ceux qui vont prêchant l’anéantissement semblent faire un grief à l’être d’être et d’agir. Pourtant, il n’y a pas entre Dieu et nous un rapport de subordination pure : il arrive, il est vrai, qu’on fasse de Dieu un maître qui commande, mais c’est toujours afin de mieux commander aux autres. Au contraire, la véritable liberté abolit la soumission, du moins si toute soumission est une révolte cachée. La foi doit faire de Dieu un père et non pas un maître. « Or, ce qu’un vrai père veut, c’est l’être de son fils, c’est que son fils soit et vive pour son propre compte ; et si un vrai père veut néanmoins son fils pour lui, ce n’est qu’en se voulant lui-même pour son fils, dans un rapport de circumincession. » Il nous appelle à lui ressembler : Dii estis, dit-il, c’est-à-dire vous êtes libres, capables de disposer vous-mêmes de votre destinée ; et mon secours ne vous manquera jamais.
Aussi ce chrétien ne reniait-il point la philosophie. « Il est indispensable de philosopher, c’est-à-dire de réfléchir, de méditer, de penser chacun selon ses ressources et ses forces pour s’assimiler librement la vérité. » Mais il refusait de subordonner la pensée chrétienne à une doctrine purement humaine, à Aristote ou à saint Thomas : « Les définitions du concile de Trente ne nous lient à aucune conception systématique de la substance et de l’accident. » Le propre de la personne, c’est de créer une relation réciproque et ininterrompue « entre une vie qui n’a pas peur de se penser et une pensée qui n’a pas peur de se vivre ». Il n’y a que la vérité qui compte ; mais elle ne peut être notre vérité que si nous l’avons nous-même cherchée, trouvée, pratiquée, manquée. Seulement, aux yeux du P. Laberthonnière, au-dessus de la vérité scientifique, qui nous met en rapport seulement avec des choses, il y a la vérité morale, qui nous met en rapport avec les hommes et avec Dieu. La vie spirituelle consiste à savoir l’accueillir. Alors les servitudes du dedans et du dehors s’abolissent. Nous découvrons le sens de notre destinée. Nous nous sentons délivré ; et nous devenons justement une personne, car « nous voulons être librement ce que nous sommes et ce qu’au fond de nous-même directement nous voulons être malgré nous ».