Le problème du temps est l’objet permanent et peut-être l’objet unique de notre réflexion et de notre anxiété. Car c’est dans le temps que nous naissons et que nous mourons ; c’est l’infinité du temps qui nous oblige à nous interroger sur notre origine et sur notre destin ; c’est le cours du temps qui nous suggère de chercher une cause à ce qui est et d’appliquer notre volonté à ce qui va être. Mais le temps est le principe de notre misère : il est l’intervalle qui sépare le désir de la possession, le lieu de tous les mirages et de toutes les choses inachevées ; tous les biens qu’il nous donne, il ne cesse de nous les retirer. Aussi y a-t-il au fond de toute conscience humaine le goût de l’éternel, le pressentiment d’un repos qui serait aussi une jouissance, l’espoir d’une vérité que l’on pourrait contempler au lieu de la chercher, d’un bonheur toujours présent où le désir ne renaîtrait que pour être aussitôt comblé. Telles sont les aspirations auxquelles la philosophie intellectualiste a essayé de répondre depuis Platon : le monde temporel dans lequel nous vivons n’est pour elle qu’un monde provisoire et déchu ; il n’a de sens que si nous sommes capable de le dépasser, de le relier à un monde intelligible et soustrait au changement, dans lequel la raison doit nous permettre de pénétrer et la volonté de nous établir.
Mais on peut penser qu’en quittant le temps on quitte aussi le réel, qu’on s’évade du séjour de la vie, de l’effort et de la souffrance, et que, pour donner un corps à l’objet dernier du désir, on n’étreint plus qu’une abstraction ou une chimère. Aussi toute philosophie est-elle obligée de faire une place au devenir : mais c’est toujours avec une sorte de résignation. C’est parce que ce qui est éternel est pour nous hors d’atteinte que nous devons nous contenter de ce qui passe. Et il subsiste toujours en nous cette mélancolie de ne participer jamais à l’existence que dans un instant évanouissant, situé entre un passé qui s’abolit sans cesse et un avenir qui recule indéfiniment. Si la philosophie de M. Bergson exerce sur tous les esprits un attrait aussi vif, c’est parce qu’elle relève la valeur de cette durée que l’on s’était complu jusqu’ici à humilier, c’est parce qu’elle en fait le lieu de l’être et non point de l’apparence, c’est parce qu’elle rétablit la continuité de cette suite infinie d’instants à travers lesquels il semblait que notre vie ne cessât de s’éparpiller et de se rompre.
Pourtant la conscience humaine ne saurait éviter cette impression que le passé, qui est mort, et l’avenir, qui n’est pas encore né, appartiennent tous deux au néant, et que le drame de l’existence se joue toujours dans l’instant. Ainsi, après avoir situé l’être tour à tour dans l’éternité et dans la durée, on pourrait se demander s’il ne faut pas essayer de le saisir dans ce pur instant que l’on regardait autrefois comme privé de contenu, mais qu’il est impossible pourtant de quitter, et qui semble participer tout à la fois de l’éternité, puisqu’il la divise, et de la durée, puisqu’il la produit.