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Pendant les époques troublées comme la nôtre, la conscience vit dans l’inquiétude, la violence et le désarroi. Elle se sent livrée à des forces qui la menacent et dont le contrôle lui échappe. Alors elle oscille elle-même entre ces deux extrémités : ou bien elle se jette dans un égoïsme forcené et ravive sans cesse en elle tous les mouvements de l’instinct, de la colère, de la jalousie et de l’ambition, parce qu’ils lui donnent un sentiment plus intense et plus aigu de l’existence et la double anxiété du triomphe ou de la ruine ; ou bien elle abdique cette indépendance pleine d’insécurité et dont elle n’ose pas faire usage ; elle demande à être soutenue par une puissance qui la domine, à laquelle elle est prête à se sacrifier, pourvu que cette puissance lui dicte ses décisions et lui permette de s’oublier elle-même en la dispensant de penser et de choisir. Faut-il donc que l’humanité soit obligée de laisser libre cours à la frénésie de ses passions ou de les assujettir à une autorité qui, en paraissant les dompter pour les mettre à son service, les exalte encore et leur donne un prestige qui les sanctifie ?

Cependant, c’est au moment où toutes les valeurs sont en péril qu’on perçoit le mieux leur pureté et leur vérité. Il n’y a point d’homme aujourd’hui qui puisse ratifier autrement que par désespoir l’impulsion de l’instinct ou la soumission aveugle à un pouvoir qui n’a plus besoin d’avoir raison pour être obéi. Ce n’est pas tant l’ordre qui demande à être défendu que la personne. Car cet ordre peut être apparent et extérieur, et détruire la liberté au lieu de lui permettre de s’épanouir, tandis que la personne est exposée plus qu’elle ne l’a jamais été à être anéantie sous les coups des ennemis du dedans, c’est-à-dire sous les poussées du corps et de l’amour-propre, et des ennemis du dehors, c’est-à-dire par des forces qui cherchent à la réduire en faisant d’elle un pur instrument dont elles entendent disposer. Mais le propre de la philosophie, c’est de faire naître dans la conscience de tous les hommes cette certitude que la véritable réalité réside là où réside pour eux la suprême valeur ; que les choses matérielles ne sont jamais que des apparences ou des moyens ; que la pointe de l’existence se fait jour dans la conscience de l’homme libre, au moment où il pense, où il veut, où il aime, et par conséquent où il est présent à lui-même, où il s’engage tout entier, où il sent sa force croître avec la responsabilité qu’il demande à assumer.

Nous sentons bien qu’aucun homme de notre pays n’est capable de ployer devant une vérité ou un commandement qui n’auraient point fourni leurs titres de créance, ni obtenu l’assentiment radical de l’être intérieur. C’est pour cela qu’on a prétendu que nous étions rebelles à tout mysticisme, ce qui est une erreur sans doute, s’il est vrai que le mysticisme, au lieu d’être un élan obscur vers un objet inconnu, est au contraire une pénétration de toutes les puissances de l’âme par une présence qui les fortifie et qui les éclaire. On peut le vérifier par l’exemple du P. Laberthonnière, qui est toujours demeuré attaché, presque malgré elle, à l’Église catholique, qui a su ne pas faillir à la vertu d’obéissance dans les conditions les plus difficiles et même les plus douloureuses, et qui pourtant n’a jamais transigé sur cette exigence de la vérité d’être incorporée, vécue et pratiquée par un acte profond de la personne au lieu d’être simplement une soumission extérieure à un magistère, si haut soit-il. Il ne peut point être question pour nous de prendre parti dans le débat qui a abouti en 1913 à la condamnation des Annales de philosophie chrétienne, puis à l’interdiction de rien publier, qu’il n’a point violée, bien qu’elle fût particulièrement cruelle pour un homme de pensée qui a toujours regardé la vérité comme un message à transmettre et une œuvre à accomplir. Il y a une beauté singulièrement courageuse et dépouillée dans cette fidélité à soi-même et à la vocation qu’il avait choisie, qui, loin d’être ébranlée par les coups qu’il recevait et la suspicion dont il était l’objet, l’obligeait à témoigner avec plus de force encore une foi, qui était justement pour lui la délivrance de l’âme humaine, et non point son asservissement. Mais, dans une situation aussi exceptionnelle, les paroles qu’il a fait entendre pour sauver cet acte inviolable et secret hors duquel chaque être n’est plus qu’une chose ont un accent si grave et si émouvant qu’il est utile de les invoquer en faveur d’une philosophie de la personne, dont toutes les consciences sentent le besoin aujourd’hui et hors de laquelle l’humanité est menacée de succomber à tous les périls conjugués du matérialisme, de la technicité et du conformisme.

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