C’est que la liberté n’appartient pas au monde de l’individu, de la matière et du temps. Elle est toujours un acte de l’individu, mais qui le livre à ses passions si elle ne l’oblige pas à se dépasser. Elle doit toujours s’incarner dans la matière, mais qui l’assujettit si elle veut posséder le pouvoir dans ce domaine qui n’est pas le sien. Elle ne peut jamais s’exercer que dans le temps, mais qui la dissout dans le jeu des effets et des causes si elle ne puise pas à chaque instant dans une réalité éternelle la puissance qui lui donne sa lumière, son efficacité et sa vertu créatrice.
La liberté naît dans l’individu. Mais elle n’est en lui qu’une pure initiative ; elle le rend seulement capable de tout essayer. Elle ne lui donne le sentiment de sa puissance propre que quand il renverse et non quand il édifie ; car il ne peut rien édifier qu’avec la collaboration des autres êtres et de l’univers tout entier. C’est que, si l’individu est hors d’état de se suffire, sa liberté ainsi isolée est une sorte de contradiction dans laquelle il ne peut se maintenir ; elle consomme sa ruine si elle ne l’ouvre pas à une réalité capable de remplir sa conscience et de combler toutes ses aspirations. Or, cette réalité ne peut être que celle de l’esprit. La véritable liberté consiste donc à nous élever, grâce à un choix qui dépend de nous, de la vie du corps, qui nous limite, nous resserre et nous contraint, à la vie de l’esprit, qui ravive sans cesse en nous l’élan du désir et de l’amour. Avec la vie de l’esprit, la liberté qui jusque-là se cherchait s’est enfin trouvée : et « le mystère de la liberté, c’est celui de la profondeur infinie de l’esprit ».
M. Berdiaeff insiste avec beaucoup de force sur cette identité de l’esprit et de la liberté, qui, dès que nous l’avons découverte, illumine notre vie et lui donne sa signification. Le chemin que tout homme doit parcourir s’étend entre une liberté initiale, qui est arbitraire, mais qui doit l’être pour que l’homme puisse se créer lui-même, et une liberté finale, qui nous découvre la vérité et ne se réalise qu’autant que nous lui demeurons unis. La première est purement humaine ; mais l’homme qui prétend s’en contenter rencontre aussitôt ses limites et se réduit lui-même en esclavage. La seconde, au contraire, en nous portant toujours au delà de nous-même, nous révèle un infini toujours actuel et toujours renaissant ; elle est une perpétuelle délivrance, une participation à une présence qui ne nous manque jamais. Elle est celle de l’Adam régénéré ; mais elle ne pouvait lui être donnée avant que le premier Adam, en fondant d’abord son indépendance sur la révolte, eût mesuré toute sa misère.
« Dans le monde spirituel, il n’existe pas de despotisme et toute contrainte est impossible. » Pourtant, en ce sommet de la liberté où nous sommes parvenus, il semble que l’option ait disparu. Nous n’agissons plus que par une nécessité intérieure, mais qui est voulue au lieu d’être subie. La liberté d’option ne pouvait subsister qu’avec l’ignorance ; mais la vérité, en l’éclairant, lui découvre ce qu’elle voulait : elle affermit son choix en paraissant l’anéantir. Car la vérité ne se montre qu’à celui qui la cherche et qui l’aime. « Vous connaîtrez la vérité, dit l’Évangile, et la vérité vous affranchira. » Nul ne peut nier que la vérité ne doive être acceptée elle-même par un acte de liberté : c’est elle qui nous donne la liberté suprême. Dans la vie spirituelle aussi bien que dans la découverte mathématique, l’option cesse au moment même où nos puissances se réalisent. Que dire de l’amour qui nous soutenait déjà dans la recherche de la vérité, qui, comme elle, ne réside que dans la partie la plus intérieure et la plus secrète de notre être, et appelle lui aussi un objet infini qui ne cesse de le nourrir sans qu’il arrive à l’épuiser ? Nul ne peut résister à l’amour, et pourtant l’amour ne cède qu’à lui-même. La liberté peut être définie comme la recherche du pur amour. L’amour ne se commande pas. C’est la liberté qui lui donne naissance et c’est la liberté encore qui lui répond. Cela est vrai même de l’amour divin, que l’on a comparé parfois à un rapt : il ne peut pas nous faire entrer de force au paradis.
L’homme est un être problématique et mystérieux précisément parce qu’il est une liberté, ou plutôt une oscillation entre deux formes de liberté. La liberté est austère et difficile : elle exige une perpétuelle concentration de soi ; or, ce qui est facile, c’est la dissipation qui nous livre à l’objet et à toutes les contraintes extérieures. Mais le destin de l’homme est aussi le destin de sa liberté. Elle aiguise la conscience de soi et le sentiment de la responsabilité. Elle est toujours un devoir à remplir, un fardeau à porter, une souffrance à accepter ; mais on ne peut nous la retirer sans nous retirer notre humanité. Aussi est-il aisé de comprendre que beaucoup d’hommes lui préfèrent la quiétude, la sécurité et le bonheur. Ils demandent qu’on les leur donne. Mais la liberté est la seule chose qui ne puisse pas nous être donnée : elle est offerte à tous, mais il faut avoir le courage de la prendre et la force de l’exercer. Elle est démocratique par la disposition et aristocratique par l’usage.