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Seulement elle n’est pas seule dans le monde. Dès qu’elle s’exerce, elle affronte des obstacles. Elle trouve devant elle un monde déjà organisé, des objets qui lui résistent, des volontés qui la contredisent, une société qui lui commande, un ordre qui cherche à la soumettre. Tout ce qui l’entoure l’opprime et la nie. Elle ne peut donc s’affirmer à son tour que par la séparation et par la révolte. Puisqu’elle est le pouvoir de retourner sans cesse à la source même de ce qui est, dès qu’elle se heurte à l’être réalisé elle cherche à le détruire afin de faire place nette. Elle a besoin de partir du néant pour prendre conscience de sa souveraineté. Ainsi la liberté est naturellement rebelle. Elle est l’audace de dire non. Elle est l’acte d’indépendance par lequel l’individu, cessant de se regarder comme une partie de la création, ose se comparer à la puissance créatrice. Mais cette liberté qui, dans son mouvement originel, se sépare de l’Être total, refuse de lier son propre sort avec le sien, ressent à son égard une sorte de jalousie et ne veut se confier qu’à ses seules forces pour agir, c’est la liberté qu’a revendiquée Lucifer ; et il faut qu’elle se trouve au fond de toute créature finie pour lui permettre de n’être pas seulement une chose, c’est-à-dire de choisir sa propre vie et de mériter son propre destin.

Il ne peut être question d’abandonner une telle liberté, mais seulement de la convertir. Car elle est le pouvoir d’option qui nous fait être. Cependant, laissée à elle-même, elle n’engendre que des ruines. Réduit à ses seules ressources, l’individu ne trouve en lui que la puissance de détruire et non pas celle de créer : il est négation pure. Sa liberté doit demeurer vide, puisque tout contenu ne pourrait que l’opprimer ; elle doit demeurer arbitraire, puisque toute justification ne ferait que l’enchaîner. Et elle n’a conscience d’elle-même que quand elle peut opposer le zéro de sa propre indépendance à l’immensité du Tout avec laquelle elle refuse de se confondre.

On le voit bien dès qu’elle commence à agir. Elle ne peut repousser toute loi qu’en proclamant que tout est permis. Et aussitôt elle entre sous le joug d’une servitude nouvelle, pire que celle dont elle avait cru s’affranchir. Elle est livrée au caprice. Elle fait l’essai de toutes les puissances obscures qui s’agitent au fond de nous-mêmes, et elle se croit d’autant plus indépendante qu’elle s’applique davantage à abdiquer devant elles et à les subir. Mais elle ne réussit pas à se duper tout à fait ; elle sent bien qu’elle se perd et ne garde l’illusion d’exister encore qu’en changeant de chaîne à tout instant. Et comme elle ne trouve sur son chemin que des déceptions et des souffrances, elle est astreinte à périr tantôt dans l’ivresse et tantôt dans le désespoir.

Mais il peut arriver qu’elle ait l’impression de triompher ; il peut arriver que ce grand effort de libération poursuivi par la vie humaine à travers un calvaire de douleurs semble trouver un dénouement. La révolte peut aboutir. Toutes les contraintes peuvent paraître brisées. Quel usage la liberté fera-t-elle alors de sa victoire ? Il faut bien qu’elle entreprenne de reconstruire le monde qu’elle a détruit. Mais on voit alors à quel point les forces lui manquent. Et, par une sorte de paradoxe, il faut, pour ne pas succomber, qu’elle se change en son contraire, qu’elle crée une nécessité mille fois plus implacable que celle qu’elle avait combattue. C’est le destin tragique de la liberté qu’elle ne peut rompre ses liens temporels qu’en cherchant à régner elle-même sur le temporel. Mais elle est incapable d’y parvenir. À partir du moment où l’on veut obliger tous les hommes à être libres, il n’y a partout que des esclaves : les uns, affranchis des obstacles contre lesquels leur liberté s’éprouvait jusque-là, ne suivent désormais que leur nature ; et les autres, auxquels on refuse le droit de céder à une servitude dont ils ne sentaient pas le poids, éprouvent comme une servitude insupportable l’exercice même de cette liberté dont l’usage leur est maintenant imposé.

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