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Si l’homme se demande avec sincérité quelle est la partie la plus profonde de son être, à laquelle il ne peut renoncer sans se renoncer lui-même, et dont la privation le rend impropre à goûter tous les biens qui autrement le combleraient, il doit répondre que c’est sa liberté. Il n’y a pas pour l’homme de nom plus humiliant ni d’état plus malheureux que celui d’esclave. Et l’esclave est deux fois misérable s’il accepte sa misère sans la sentir ; car il est alors une chose et non pas un être. Un être véritable est un être qui fait preuve d’initiative, qui est capable d’affirmer son indépendance à l’égard du tout où il est plongé, qui est créateur dans son propre domaine, qui peut dire oui ou non sans se laisser contraindre par des raisons, et auquel sa volonté peut tenir lieu de raison. Certains esprits superficiels diront-ils qu’ils préfèrent le bonheur à la liberté ? Mais quel serait ce bonheur auquel on pourrait les forcer, auquel ils seraient incapables d’échapper ? Il engendrerait vite l’impatience et la satiété. Tout plaisir que l’on est obligé de subir sans qu’on y consente devient le plus déchirant des supplices.

Dostoïevski multiplie les défis à l’égard de cet univers harmonieux et discipliné qui paraît répondre, selon certains idéalistes, au vœu le plus profond de la conscience humaine : mais ils oublient toujours que l’homme veut vivre comme il l’entend et non pas selon sa raison ou son intérêt. « Je ne serais nullement étonné, dit Dostoïevski, si tout à coup, à l’improviste, au milieu de cette future raison universelle, surgissait quelque gentleman à la physionomie vulgaire ou, pour mieux dire, rétrograde et gouailleuse, qui, les deux poings sur les hanches, nous dirait : « Quoi donc, messieurs, n’allons-nous pas réduire une fois du pied toute cette raison en cendres, à seule fin d’envoyer au diable les logarithmes et de vivre selon notre absurde volonté ? » » C’est que l’espace où se meut la liberté ne peut pas être un espace euclidien : elle imprime sans cesse au monde une nouvelle courbure, elle exige de pouvoir le parcourir selon une infinité de dimensions.

La liberté est antérieure à la raison et plus profonde qu’elle : pour accepter un jour de s’y soumettre, il faut d’abord qu’elle puisse s’y soustraire. Elle est irrationnelle, parce qu’elle est toujours le premier commencement de moi-même et du monde. Elle est mystérieuse parce qu’elle est créatrice. Or, la raison supprime le mystère : car elle suppose un univers tout entier déployé devant le regard et où chaque chose possède une place entre d’autres choses qui la soutiennent et qui l’expliquent. La liberté au contraire est un perpétuel passage du non-être à l’être. C’est la nier que lui demander ses raisons : car elle produit elle-même les raisons qui après coup la justifient. Elle est réfractaire à la connaissance, qui s’applique à un objet déjà donné, tandis que c’est la liberté qui le lui donne. Elle ne peut donc devenir elle-même un objet, et, pour la saisir, il n’existe qu’un moyen, qui est de l’exercer.

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