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M. Berdiaeff est un philosophe qui se penche sur notre temps avec un double sentiment d’angoisse et d’amour. On ne lui reprochera pas de détourner son regard du présent afin de s’évader dans l’éternel, ni de préférer la spéculation à la vie, ni de séparer le destin de l’individu de celui de la société, ni d’oublier les maux de l’humanité militante et souffrante en faveur d’une idéologie. Et pourtant, il ne croit pouvoir expliquer le tourment du monde moderne qu’en obligeant l’homme à se replacer en face de son immuable nature, à retrouver, au-dessous des apparences ou des événements, l’activité essentielle et métaphysique par laquelle il détermine son propre destin, et qui, selon l’usage qu’il en fait, engendre pour lui la catastrophe ou le salut. C’est par une théorie de la liberté qu’il essaye d’interpréter les contradictions et les violences d’un univers écartelé. Le despotisme des forces sociales les plus brutales et les plus aveugles ne peut être l’effet que d’une liberté retournée contre elle-même, qui produit la révolte dès qu’elle cherche à s’exercer et l’esclavage dès qu’elle cherche à s’affermir. Et M. Berdiaeff nous montre à l’œuvre, chez Dostoïevski qu’il ne craint pas d’appeler « le plus grand métaphysicien de la Russie », une liberté gratuite qui est le cœur même de l’homme, l’unique source de sa spiritualité, et qui peut également consommer son malheur ou sa rédemption.

M. Berdiaeff redoute que les problèmes qu’il étudie ne demeurent étrangers à la conscience française ; il craint que les formes mêmes de sa pensée ne trouvent point dans notre langue trop intellectualisée un vêtement qui leur convienne. Il reconnaît qu’il se rattache à la tradition de l’idéalisme allemand, même quand il lutte contre lui pour le surmonter : la raison cartésienne a sur lui peu de prise. Il ne trace aucune ligne de démarcation entre la spéculation philosophique et la vie religieuse ; et c’est à sa foi que sa pensée demande toujours l’inspiration. Mais cette foi est un jaillissement tout intérieur, qui se sentirait à l’étroit dans les cadres rationalistes et juridiques de la théologie catholique et de l’Église romaine. Il identifie christianisme et spiritualité ; mais il n’y a pas de conscience plus ouverte ni plus généreuse que la sienne ; il est prêt à retrouver dans toutes les confessions chrétiennes, et même en dehors d’elles, le même souffle de l’Esprit-Saint. Et pourtant on voit bien que c’est dans l’Église orthodoxe russe qu’il en perçoit le mieux la présence sensible : c’est elle à ses yeux qui est demeurée le plus fidèle à la révélation primitive, qui a le mieux gardé les vertus de l’inspiration prophétique et même le sentiment de sa mission œcuménique. Le désert, selon Renan, était monothéiste ; on pourrait dire aussi que dans la plaine russe toutes les formes s’abolissent, et que tout mouvement qui commence aspire à se propager jusqu’à l’infini.

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