M. Jankélévitch accepterait sans doute que l’on prêtât au passé un pouvoir de régénération capable de convertir la chair en esprit. Mais il pense qu’il a besoin pour cela de l’épreuve de la douleur. Il n’y a point de Léthé qui puisse nous délivrer du malheur dont notre passé ne cesse de nous charger. Et il ne suffit pas non plus de le penser pour trouver dans cette pensée même l’apaisement : il est nécessaire d’en souffrir pour que cette souffrance nous apporte elle-même la guérison du mal qui l’a produite. Il existe donc une vertu thérapeutique de la douleur comparable à celle que Platon lui attribue dans le Gorgias. Et il y a une sorte de duperie à vouloir l’esquiver, à croire en la vertu de l’oubli qui nous réduit à un état d’indifférence, et qui est la loi de la matière et non pas de l’esprit. On peut se laisser séduire par le rêve d’un perpétuel départ et s’enchanter soi-même en se disant : « Quiconque a bien refoulé son passé aura devant lui un futur clair et léger. » On peut envier Montaigne, qui déclare avec simplicité : « Je me repens rarement. » Le passé cependant nous poursuit, et, pour qu’il ne devienne pas un fantôme qui nous obsède, il faut essayer non point de le chasser, mais au contraire de l’accueillir en nous, où la douleur ne cesse de le vivifier et de le purifier.
Ainsi la douleur morale comme la douleur physique est une défense de la vie contre toutes les atteintes du mal ; encore faut-il être capable de les sentir pour n’y point succomber. On ne s’étonnera donc point d’entendre M. Jankélévitch nous dire que c’est un bon signe de pouvoir souffrir, que le plus profond péché et le plus incurable, c’est de ne plus en être capable, que la douleur n’est point la maladie, mais plutôt la convalescence de l’âme, et qu’enfin il n’y a point de faute que l’âme, après avoir souffert de ne pouvoir la rejeter hors de soi, ne finisse, grâce à la souffrance, par assimiler. Ainsi, « le souvenir des vieilles fautes réparées demeure en nous, dit-il, comme une sorte de barbarie bienfaisante qui est le pain et le sel de l’esprit ».
Pourtant on peut se demander si, dans cette dialectique de la douleur, le moi ne demeure point encore trop occupé de lui-même, s’il ne risque pas d’épuiser sa force créatrice dans le tourment même qu’il ne cesse de s’imposer, s’il n’y a point une recherche de soi et une complaisance de l’amour-propre à attendre notre guérison de la douleur qui est subie, et non pas de l’acte qui la surmonte. M. Jankélévitch a beau penser que la « mauvaise conscience » est elle-même une vertu, c’est-à-dire ne fait qu’un avec la bonne, il sait très bien que c’est là une étape par laquelle tout être est obligé de passer et n’est point ce dernier terme où il voudrait s’établir. Les beaux textes qu’il emprunte à celui qu’il appelle l’incomparable Fénelon montrent bien qu’au-dessus de cette conscience réflexive et douloureuse, toujours anxieuse de son salut personnel et penchée tantôt vers un passé qu’elle craint de ne pouvoir racheter, tantôt vers un avenir qu’elle craint de ne pouvoir assumer, il y a une conscience plus pleine et plus forte, que le temps ne divise pas parce qu’elle ne quitte pas le présent, qui porte en elle toute sa vie écoulée, mais ramassée et pour ainsi dire fondue, et qui regarde devant elle et non point en arrière, mais avec cette force tranquille et confiante que donnent la pureté et l’humilité du vouloir. La conscience rétrospective se change ainsi en une conscience perpétuellement naissante. Et l’oubli lui-même devient un acte positif qui emporte tout le passé et l’incorpore à une vie nouvelle.
« Oubliez tout, dit Fénelon, Dieu ne vous manquera jamais. Il faut aller bonnement son chemin : tout ce que vous y mettrez de plus est de trop, et c’est ce qui forme un nuage entre Dieu et vous. Dieu a ses moments pour chaque chose. Mangez donc le demi-pain de chaque jour que le corbeau vous apporte. À chaque jour suffit son mal. Le mal de chaque jour devient un bien lorsqu’on laisse faire Dieu. » Et M. Jankélévitch ajoute : « Il ne faut ni bousculer la grâce par indiscrétion et par excès d’imagination, ni la retarder à force de vains scrupules. L’état de grâce est l’état d’une volonté qui se garde de toute activité à contre-temps. » Ainsi la vertu réside dans un présent pur qui forme lui-même « la cime de l’âme » ; mais nous risquons toujours d’en être précipité ; il nous est sans doute impossible d’y faire notre séjour. Le plus souvent nous n’en fréquentons que les pentes où règne la mauvaise conscience, c’est-à-dire l’effort et la douleur. On ne peut atteindre la cime, même pendant un instant très court, sans y découvrir un autre climat ; mais alors les pentes changent pour nous de sens : elles nous entraînent dès la moindre défaillance et mesurent la profondeur de nos chutes.