Le dédoublement, qui est la condition de la conscience de soi, suffit à nous montrer que nous ne pouvons nous regarder nous-même sans nous interroger sur notre propre valeur, sur celle de nos dispositions intérieures ou des actions que nous allons accomplir. La conscience est donc morale dans son essence même, comme en témoigne le langage le plus commun. Elle ne projette une lumière sur le monde que grâce à cette question qu’elle nous pose sur nous-même et dont dépend la direction que nous devons donner à notre vie. Or, cette dualité du moi ne se réalise, à son tour, que par l’intermédiaire du temps. Nous opposons toujours à ce que nous sommes ce que nous allons être. La conscience est tout entière attente et désir, et c’est par son inquiétude même qu’elle pressent devant elle un avenir dont elle ne sait pas encore comment il pourra être rempli.
Pourtant il n’y a pas d’attente qui soit sans espérance ; et la pensée de l’avenir n’est jamais elle-même sans consolation : elle nous permet de fuir la vue de notre misère ; elle nous apporte toujours la promesse d’une régénération. Il n’en est pas ainsi de la pensée du passé : celle-ci nous montre la gravité tragique de la vie, et nous découvre dans les actions que nous avons accomplies un fardeau qui nous accable et que nous ne pouvons plus ni rejeter ni abolir. Le temps est irréversible : nous n’en remonterons jamais le cours. Ainsi, tout notre passé s’enregistre en nous malgré nous et ne peut être ni oublié ni renié. Nous ne rattrapons jamais les occasions perdues. Et « la volonté peut tout, sauf défaire ce qu’elle a fait ». Dès lors, la conscience morale n’est pas seulement réflexive ; elle est toujours rétrospective. Le remords n’est rien de plus que la pure présence en moi de tout mon passé. La mémoire et le remords ne font qu’un. Mais si toute autre douleur peut être capable de recevoir un jour un relâchement, le remords, en mettant sous nos yeux un acte qui ne peut plus ne pas avoir été, est une douleur pure et que la conscience regarde comme inguérissable : c’est pour elle la révélation d’un absolu. Ainsi, dans le remords, la faute apparaît toujours comme inexpiable ; et le moi s’épuise dans le regret de l’état qui l’a précédée et qui, par comparaison, lui apparaît comme un état d’innocence dans lequel la volonté n’avait point encore reçu de souillure.
M. Jankélévitch observe avec beaucoup de vérité que, dans cette représentation d’un passé qui la poursuit et qui l’accable, la conscience souffre toujours de ce même dédoublement qui produit en elle une ambiguïté intolérable. Comment ne se sentirait-elle pas double, puisqu’elle ne parvient ni à regarder comme faisant partie de son moi présent ces actions anciennes qu’elle condamne aujourd’hui, ni à les rejeter hors de soi comme si elles ne lui appartenaient plus et qu’elle pût désormais les réduire à un pur spectacle qui lui demeurerait étranger ? Ainsi il y a entre le passé et le présent, entre la faute accomplie et le remords de cette faute, une contradiction qui fait osciller la conscience et menace de la faire chavirer. Elle porte en elle son passé comme la servitude la plus cruelle ; elle cherche à s’en délivrer, mais elle en découvre l’impossibilité puisque c’est elle-même qui se l’est imposé.
On trouvera peut-être que le souvenir et le passé sont dépeints ici avec beaucoup de noirceur. Mais on ne nous montre qu’un de leurs aspects. Car, lorsque le regard se détourne d’un présent trop douloureux, il arrive que ce soit le passé qui l’attire, comme s’il trouvait en lui un objet de contemplation capable de lui apporter de la lumière, de la douceur et du repos. La mémoire purifie et spiritualise tous les événements que nous avons vécus : elle en découvre le sens ; il a fallu peut-être que nous les traversions pour découvrir grâce à eux une vérité qu’ils contenaient et qui, maintenant que son enveloppe s’est desséchée, demeure éternellement en nous comme un fruit vivant et incorruptible. Ainsi à la mort, où notre avenir s’interrompt, nous ne posséderons rien de nous-même que notre passé transfiguré.