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« Être conscient ou mécontent, c’est tout comme », nous dit M. Jankélévitch. Et peut-il en être autrement, puisque la conscience est une forme d’être inachevée, mais qui nous donne le pouvoir de faire de nous-même un problème auquel chacune de nos actions apporte un commencement de solution ? Pourrions-nous être content avant d’agir, alors que nous nous interrogeons encore sur ce que nous devons faire, ou après avoir agi, alors que l’action ne peut manquer de nous décevoir, puisque nous sentons toujours en nous un mouvement qui nous porte au delà ?

Mais s’il y a une douleur qui est inséparable de la conscience, c’est parce que le propre de la conscience c’est d’obliger le moi à se dédoubler, à devenir le spectateur de lui-même, mais en lui interdisant de se reconnaître, soit dans le regard par lequel il cherche seulement à se voir, soit dans l’objet que ce regard rencontre et qui commence à se détacher de lui comme un visage étranger, avant de s’échapper et de le fuir. Ainsi le malheur du moi, c’est de ne jamais parvenir à coïncider avec soi, c’est de poursuivre une possession de soi qu’il ne peut jamais obtenir : au moment même où il penserait l’atteindre, la conscience serait consumée. C’est que la conscience réside précisément dans ce dialogue et même dans ce débat indéfiniment poursuivi entre une puissance de connaître et de juger qui s’applique au moi, plutôt qu’elle n’est le moi lui-même, et ce faisceau d’émotions et de désirs qui s’impose au moi plutôt qu’il ne lui appartient, du moins avant la ratification de la pensée et le consentement du vouloir. Mais on ne peut pas espérer que cette unité intérieure puisse jamais se réaliser, car la conscience conserve toujours le pouvoir de convertir cette unité elle-même en un nouvel objet et de s’en distinguer encore pour réfléchir sur elle et pour la juger. C’est parce qu’elle est une réflexion sur soi qui ne peut jamais s’interrompre que la conscience est toujours inquiète, mais aussi qu’elle s’engage dans un progrès intérieur qui va jusqu’à l’infini.

On voit donc à quel point les reproches que Comte, par exemple, adresse à l’introspection sont dépourvus de profondeur. Sans doute, il est vrai qu’elle ne nous permet pas de faire du moi un objet semblable à un objet physique et que l’on pourrait connaître avec une impartialité scientifique ; et elle altère toujours l’état auquel elle s’applique. Mais le moi réside précisément dans ce trouble qu’un regard attentif introduit dans une réalité qui jusque-là appartenait à la pure nature. En se posant une question sur lui-même, le moi devient lui-même cette question et prend la responsabilité de ce qu’il veut être ; il refuse de faire de soi une réalité qu’il pourrait constater avant de l’avoir lui-même créée. Par là seulement, il réussit à se donner une existence spirituelle : sa clairvoyance en effet le divise, mais c’est parce qu’il faut être divisé pour cesser d’être une chose et pour être capable de devenir son propre ouvrage.

M. Jankélévitch, il est vrai, insiste surtout sur le caractère douloureux de ce débat intérieur qui empêche le moi de jamais se trouver lui-même parce qu’il est toujours obligé de se faire. Il ne voit point d’autre salut que celui que nous pourrions attendre d’une attitude purement intellectuelle dans laquelle le moi, cessant cette lutte épuisante avec lui-même, saurait, en se quittant, se délivrer de tous ses troubles et, en tournant son regard du côté de l’objet, apercevoir ce vaste Tout dont il fait partie et dont la contemplation suffirait à le remplir de lumière et de joie : telle est la sagesse de Gœthe et celle de Spinoza. C’est le tête-à-tête avec soi qui produit la mauvaise conscience : mais le tête-à-tête avec le monde doit l’éclairer et la purifier. Seulement, on se demande s’il est possible au moi de se déprendre ainsi de lui-même : la douleur, cette attention suprême, selon M. Teste, l’oblige à un retour sur soi qui déchire à nouveau son unité et ranime toutes ses dissensions intérieures en l’empêchant de coïncider avec son état et de consentir à lui-même. Ce n’est plus dans la contemplation que le caractère le plus profond de l’existence lui est révélé, mais dans cette plaie vive qu’a laissée en lui le lambeau de chair qui vient de lui être arraché.

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