L’intellectualisme subit à notre époque une rude épreuve. Et le désordre qui règne dans le monde semble s’imposer à la pensée elle-même, qui perd confiance dans ses propres forces, écoute avec complaisance les reproches qu’on lui fait, rougit de son abstraction comme si elle nous séparait du réel, et finit par abdiquer en faveur de l’émotion ou de la passion, qui semblent plus proches de la vie parce qu’elles nous ébranlent davantage. L’âge classique, par contre, ne voyait en elles qu’un tumulte du corps : et c’était la pensée qui devait le dominer. L’émotion, la passion étaient des marques mêmes de notre faiblesse, de notre union à un corps toujours tremblant et menacé de périr. Le rôle de la pensée était de le situer dans l’univers, de l’apaiser et de le soutenir, de lui montrer un ordre dont il fait partie et qu’il doit s’efforcer de servir. Mais la violence, l’insécurité, les périls qui nous environnent aujourd’hui paraissent envahir la conscience philosophique elle-même, qui se détourne de la contemplation et repousse la sérénité.
Ce n’est plus à la pensée ou à la volonté que l’individu demande la découverte de son être propre, ni les moyens de pénétrer à l’intérieur de l’Être total pour tracer en lui le chemin de sa destinée. L’affectivité reçoit pour la première fois une dignité métaphysique. On veut que la douleur nous apporte du réel la seule révélation, la seule présence qui soit irréfutable. On prétend nous introduire dans cet abîme où la conscience, abandonnée à elle-même, éprouve une sorte d’étranglement à ne découvrir dans sa pure essence que le vertige d’une oscillation entre l’Être et le Néant. Pourtant il est difficile à la conscience de réaliser cet isolement désespéré. Sans doute, pour qu’elle commence à s’exercer, il faut que, par un acte d’initiative, elle se détache du Tout avec lequel elle demeurait d’abord confondue. Mais il suffit que cette présence du Tout ne puisse lui être ôtée pour qu’une espérance et une promesse infinies s’ouvrent aussitôt devant elle. Aussi voit-on en France des moralistes comme M. Le Senne ne faire appel à la contradiction que pour donner à l’esprit le mouvement qui la surmonte. Et M. Jankélévitch, à son tour, entreprend de nous montrer comment la conscience, si elle croît dans l’inquiétude et dans la souffrance, apprend peu à peu à se purifier et à se guérir.