Aller au contenu

On ne saurait contester ni la gravité ni la profondeur d’une telle analyse. Chacun d’entre nous a fait en lui-même l’expérience de ces efforts d’une « conscience écartelée » pour rétablir douloureusement sa propre unité et assurer son libre développement à travers toutes les tribulations que le réel lui impose. Mais ce n’est là sans doute que l’envers de notre véritable vocation. L’unité retrouvée, c’était une unité qu’il n’aurait point fallu laisser perdre.

On n’accordera pas que le fait primitif réside dans la « contradiction » par laquelle, en présence d’un univers hostile, la conscience se découvre elle-même en découvrant sa propre misère. Car ne faut-il pas sentir déjà en soi la joie de la puissance pour avoir la douleur de la sentir limitée ? L’expérience fondamentale n’est pas celle de la « contradiction », mais celle de la « participation » ; il suffit, pour la dégager, de se dépouiller de tout attachement à l’égard des modes particuliers et de descendre jusqu’à l’essence affirmative de son être même : chaque fois que cette expérience se renouvelle, elle produit en nous une sorte d’ivresse. De bonne heure sans doute le monde blesse le petit enfant ; mais c’est son corps qui crie ; et tous ceux qui l’entourent essayent de surprendre la naissance de son âme dans le premier sourire qu’il fait à la vie. Qu’un obstacle se présente, l’expansion du moi est arrêtée ; que l’obstacle soit vaincu, elle acquiert plus d’élan et plus de lumière. À condition toutefois que l’on veille sur l’amour de soi qui trouve toujours dans cette victoire quelque impure satisfaction.

Il existe bien une joie qui est une douleur dépassée, mais c’est parce que cette douleur n’était elle-même qu’une joie empêchée : il était peut-être nécessaire qu’elle nous fût donnée, non pas pour que la joie pût naître, mais pour qu’elle reçût tout son épanouissement. Car la confiance que nous avons dans la vie doit nous conduire à ratifier même la douleur. Le monde nous accueille avant de nous repousser. Et quand il semble nous repousser, c’est nous qui le repoussons. Ce que nous avions pris pour un obstacle n’était qu’un appel. Celui qui sait voir est celui qui ne trouve plus autour de lui, selon le beau mot de Malebranche, que des « occasions » de penser et d’agir auxquelles il cherche à répondre avec une sorte de ferveur. Il se réjouit qu’elles lui soient offertes : elles sont pour lui des mains qui se tendent.

Voyez la connaissance. Faut-il dire qu’elle vit de la contradiction et qu’elle soulève sans se lasser des problèmes nouveaux qui ne cessent de la faire rebondir ? Ne conviendrait-il pas au contraire d’admirer son étendue et sa richesse avant de montrer les barrières auxquelles elle se heurte et qu’elle cherche toujours à franchir ? Dès que notre regard s’ouvre à la lumière, dès que notre esprit devient attentif, une connaissance nous est donnée qui surpasse notre attente et l’effort même de notre curiosité. C’est un trésor qui ne nous semble indigent que parce que nous ne voulons pas en prendre possession. La vérité ne demande point à être saisie par une sorte de violence : elle n’a besoin que du recueillement intérieur et d’une oreille docile. Voyez nos relations avec les autres hommes. Faut-il être séparé d’eux par la haine et faire effort pour la vaincre afin de voir un jour cet effort se transformer en amour ? L’effort, au lieu de favoriser l’amour, ne l’empêche-t-il pas de naître ? C’est la haine qui est un amour contrarié. Les obstacles contre lesquels il se heurte, les épreuves qui le mettent en péril, la séparation entre les êtres qu’il n’achève jamais d’abolir, tous ces moyens qui fortifient l’amour, et que M. Le Senne a décrits avec une émotion si virile, peuvent le raviver quand il est défaillant ; mais ils servent surtout à nous faire souvenir qu’il préexiste : et quand il est assez pur, il dissipe la contradiction avant qu’elle soit née, au lieu de l’appeler pour se mesurer à elle. Voyez notre union avec Dieu. Faut-il dire que Dieu se détache de nous et nous rejette dans notre solitude, au moment même où nous pensions jouir de sa présence, afin de nous aiguillonner et de nous obliger à faire éternellement notre propre salut ? Mais comment admettre que Dieu puisse nous manquer, ou, pis encore, feindre de nous manquer, par une sorte de pédagogie ingénieuse ? C’est assez que nous lui manquions, et cela arrive chaque fois que notre attention se disperse et que notre confiance fléchit. Alors nous mettons en jeu toutes les ressources de notre volonté, et le devoir cherche à nous imposer ce que la grâce nous refuse. Mais la grâce est toujours présente : il suffit de consentir à la recevoir. Lorsque la conscience est trop tendue, elle n’a plus d’ouverture : toutes ses aspirations seront satisfaites et dépassées pourvu qu’elle retrouve un peu de simplicité et d’abandon.

Nous voudrions avoir fait sentir au lecteur la sympathie et l’admiration que nous éprouvons pour une œuvre aussi forte et aussi émouvante, et nous croirions avoir servi la pensée de l’auteur si nous avions réussi à convertir la contradiction elle-même, qui quelquefois nous excite et souvent nous rebute, en une sorte de pur « appel » que nul ne peut refuser d’entendre.

Supprimer le surlignage