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Il suffit de nous placer en présence de notre destinée personnelle et de nous montrer qu’il nous appartient non pas de la recevoir, mais de la créer, pour que toutes les puissances de notre âme s’éveillent et que le sentiment anxieux de notre responsabilité vis-à-vis de nous-même et de tout l’univers commence à nous tourmenter. C’est ce tourment de la conscience qu’il faut être capable d’éprouver pour être capable de vivre : c’est l’aiguillon de notre activité, et les œuvres les plus belles que nous pouvons produire n’ont pour objet que de nous en délivrer. Dès sa première démarche, notre conscience se heurte à sa propre insuffisance. Et comme on ne connaît son insuffisance que parce qu’on possède une aspiration qui oblige à la dépasser, on peut dire que la « contradiction » est le fait primitif qui permet à la vie de l’esprit de naître et de s’épanouir. Dans une harmonie parfaite la conscience s’éteint : elle a toujours besoin d’être ranimée. Les difficultés sont les épreuves sans lesquelles elle ne pourrait ni se maintenir ni s’accroître. L’être ne s’offre jamais à nous que comme un problème perpétuellement renaissant : on peut éviter de le poser, par indifférence ou par lâcheté ; mais on sent en soi une exigence de le résoudre qui forme l’essence même de notre intelligence et de notre volonté ; consentir à les exercer, c’est reconnaître la loi du Devoir.

La « contradiction » qui met l’esprit en mouvement est déjà chez Descartes la vraie racine du doute méthodique. Et l’originalité du cartésianisme ne réside pas tant, selon M. Le Senne, dans le primat de la pensée que dans le primat du doute qui est inhérent à la pensée, mais qui permet à la pensée de prendre conscience d’elle-même et qui l’oblige, pour vaincre le doute, à créer sans cesse sa propre vérité. Toutefois le doute n’est encore que la forme intellectuelle de la contradiction. La douleur en est la forme sensible et dramatique : le doute est la douleur d’un pur esprit. Jusqu’au moment où nous avons commencé à souffrir, notre existence se confond presque avec celle des choses : mais la douleur nous révèle notre vie séparée avec une acuité déchirante. Elle rompt le lien qui nous unissait à l’univers : celui-ci nous repousse et nous devient ennemi. Il n’y a pas d’homme qui puisse nier la réalité de la douleur au moment où il souffre, ni qui ne sente qu’elle lui révèle ses attaches les plus intimes avec l’existence, ni qui n’aspire de toutes ses forces à s’en délivrer. Il y a eu déjà des philosophies de la douleur, mais qui nous invitaient soit à esquiver ses coups avec adresse, soit à les amortir en nous y résignant, soit à les rendre impuissants, comme le demande Schopenhauer, par un renoncement au désir et à la vie. Il n’y a qu’une attitude qui donne à la douleur son véritable sens, c’est celle qui consiste à l’accepter, à la faire nôtre, à lui demander les moyens d’enrichir et d’approfondir notre être intérieur, c’est-à-dire à la convertir en un principe de joie. L’origine de la moralité est la souffrance volontaire. Ainsi la souffrance installe la conscience au sein de la contradiction ; mais elle n’est mauvaise que si elle nous abat et nous décourage ; nous n’avons pas trop pour la surmonter de toutes nos ressources, et, en les obligeant sans cesse à s’exercer, elle ouvre devant nous un développement infini.

Mais si la douleur est l’aspect intérieur de la contradiction, elle ne suffit à nous révéler ni son contenu, ni ses différentes formes. La relation du sujet et de l’objet va nous permettre de considérer la contradiction comme la condition même de la connaissance. L’objet est d’abord un obstacle qui s’oppose à l’intelligence, qui limite toutes ses opérations et qu’elle ne doit jamais parvenir à réduire ; mais c’est lui qui suscite son activité, qui la régénère, qui l’empêche de s’épuiser et qui, en lui révélant toujours de nouveaux aspects du réel, lui propose toujours de nouveaux problèmes à résoudre. Si la science est assurée d’une carrière illimitée, c’est parce que la contradiction est la loi même de l’esprit. La science est un effort du sujet pour dominer l’objet. Il faut que cette domination soit toujours incomplète, afin que le sujet puisse garder son indépendance, qu’il ne vienne point à la limite s’identifier avec cet objet et, pour ainsi dire, expirer en touchant le but. Mais il faut aussi que l’objet, jusque dans les parties de lui-même qui semblent échapper à la connaissance, soit encore une connaissance obscure et inachevée, c’est-à-dire qu’il n’y ait point de « chose en soi », afin que l’esprit puisse avoir confiance en ses propres opérations et que la représentation qu’il nous donne du réel ne demeure point un incompréhensible mirage. Comment pourrait-il en être autrement si la vérité est vivante, si elle est indiscernable de l’acte par lequel le savant ne cesse de la créer, et s’il faut chercher dans cet acte même la source de toutes les résistances dont il a besoin pour en triompher ? Tout se passe ici comme pour la douleur : ne manquerions-nous pas de courage pour la supporter si nous ne savions pas qu’elle est le moyen sans lequel nous ne pourrions point produire cette joie forte et virile qui est la seule qui soit digne d’être désirée ?

La douleur accusait en quelque sorte une contradiction intérieure à la conscience, et la connaissance une contradiction entre la conscience et son objet. Mais ce n’étaient là que des formes dérivées de la contradiction plus essentielle qui oppose les unes aux autres les consciences elles-mêmes. Nul ne doute que les douleurs les plus profondes que nous sommes capables d’éprouver ne soient celles qui naissent de nos relations avec les autres hommes, aussi bien de la haine qui sépare que de l’amour qui n’achève jamais d’unir. D’autre part, la connaissance de l’objet ne restait elle-même inachevée que pour permettre aux différents individus de se distinguer les uns des autres et pourtant de communiquer : car chacun d’eux possède sur l’univers entier une perspective imparfaite et qui n’appartient qu’à lui, mais qui, en s’enrichissant, multiplie indéfiniment ses points de contact avec autrui. Ce n’est pas que la connaissance puisse suffire à créer entre les esprits un véritable rapprochement : elle fournit seulement un terrain commun qui le rend possible. Mais chaque conscience reste pour une autre conscience un véritable absolu : il existe même une guerre qui est l’effet de leur séparation et dans laquelle elles ne cessent de se blesser. Et c’est cette guerre qui fait naître le devoir de créer la paix, non pas une paix morte qui sépare plus encore que la guerre, mais une paix active dans laquelle la séparation est toujours retrouvée comme le moyen d’une union toujours volontaire. Il faut que le devoir à son tour se dénoue en amour ; mais, jusque dans l’amour, l’union pour rester vivante ne doit jamais s’achever. Il est impossible qu’il n’y ait point un secret de l’intimité dans lequel l’amour le plus profond s’interdit d’entrer : ce secret est la sauvegarde de l’indépendance personnelle, c’est le véritable objet de l’amour, et il faut qu’il reste inviolable pour que l’amour garde toujours sa pudeur, son espérance et son anxiété.

Le principe qui doit permettre aux différentes consciences de s’unir ne doit pas être cherché au-dessous d’elles, c’est-à-dire dans l’objet commun de leur connaissance, mais au-dessus d’elles, c’est-à-dire dans le foyer où leur activité s’alimente et qui fournit à leur aspiration intérieure l’idéal vers lequel elle tend : c’est Dieu qui est le pur Amour. En Dieu du moins la contradiction qui subsiste toujours dans l’amour mutuel des êtres finis n’est-elle point surmontée ? Dieu n’est-il pas l’être dans lequel toutes les contradictions s’abolissent ? Ce serait mal connaître M. Le Senne que de penser que l’amour de Dieu puisse dissiper toutes les vertus qu’il avait attribuées jusqu’ici à la contradiction ; ce n’est point un port ni un refuge, parce qu’il n’y a ni port ni refuge. Nous ne croyons trouver en Dieu la solution de toutes les contradictions que parce qu’il est la source même dont elles ne cessent de jaillir. Dieu les fait naître afin de nous donner l’existence, afin de nous permettre, à travers les épreuves qu’il nous envoie, d’être les ouvriers de notre propre destinée. Il se donne et se refuse à nous en même temps. « Il ne nous attire que pour nous repousser. » Il est le gardien de notre initiative personnelle. Il ne nous permet ni ce défaut de confiance qui nous ôterait le courage, ni cet excès de confiance qui pourrait nous persuader qu’il agit à notre place. « C’est un Dieu taciturne. » Il est secret parce qu’il veut que nous le cherchions. Mais s’il se cache, ce n’est pas pour nous damner, c’est pour nous animer.

Ainsi la contradiction n’est point un mal dont nous pourrions espérer un jour la disparition : nous disparaîtrions avec elle. Et même, elle n’est point un mal du tout, puisque la conscience naît avec elle et que tous les progrès que nous pouvons faire ont pour objet de la résoudre. Elle est l’origine de tous les biens que nous sommes capables d’acquérir. Si elle tarde, il peut être bon de la provoquer pour éviter que la conscience ne s’endorme. Le devoir exige sans doute que la contradiction soit surmontée : mais cette exigence est inépuisable. Le devoir est l’obligation de tout construire pour tout comprendre : grâce à lui, le moi ne cesse de se créer et de s’enrichir.

Telle est cette philosophie qui définit la philosophie elle-même comme une promesse, qui identifie le réel avec « la conscience troublée » ou la « conscience impatiente », qui semble nous vouer à la douleur pour que nous la convertissions en joie, à la guerre pour que nous la convertissions en paix, à la passion pour que nous la convertissions en amour, et qui, sans doute, ne fait appel au devoir que pour faire naître en nous une grâce qui le rendra inutile. Mais ni la joie, ni la paix, ni l’amour, ni la grâce ne sont des états où nous puissions nous établir. Imaginer que la conscience puisse être satisfaite, c’est imaginer qu’elle peut périr. Ce danger lui est épargné grâce au fouet de la contradiction qui ne cesse de la harceler, de l’obliger à poursuivre, comme le Juif errant, une marche qui n’aura point de fin.

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