Faut-il dire que la faute pèse alors comme un péché originel sur une conscience qui ne parvient pas à s’en délivrer ? La faute n’est pas un péché que nous subissons, mais un péché que nous ne cessons de refaire afin d’exister. Car l’existence, qui est un absolu, ne se réalise que dans le relatif, c’est-à-dire en commettant le péché de limitation qui me donne toujours le sentiment aigu de mon impuissance. L’existence pour le moi se réalise par un acte qui brise le réel. Si je ne choisis pas ma place dans le monde, mais si je suis cette place même, si je n’existe qu’en m’intégrant à une situation historique et irréductible, si ma vie est d’autant plus intense qu’elle est plus étroite, si celui qui connaît toutes les possibilités ne participe à aucune, alors on comprend très bien que le monde ne soit visible, comme le dit M. Wahl, « que par des rayons dont chacun ne peut être vu que si on est aveugle pour les autres ». Le monde est donc essentiellement déchiré, et même, « plus il est vu d’une façon vraie, plus il est vu d’une façon déchirée ». L’existence est toujours à la fois un défi et une angoisse, une blessure de la raison qui fait éclater dans le monde toutes les contradictions. Dès lors, « il n’y a pas de bien sans mal possible ou réel, pas de vérité sans fausseté, pas de vie sans mort. Le bonheur est lié à la douleur, la réalisation au risque et à la perte ; la profondeur humaine est liée à un élément destructeur, maladif ou extravagant ». De là surtout cette indissoluble liaison que Jaspers établit entre l’existence et l’échec, comme si c’était seulement dans l’échec que la racine même du réel pouvait nous être révélée.
Faisons taire les protestations qu’une conscience plus tranquille et plus confiante pourrait élever contre une telle interprétation de l’existence, afin d’en chercher la portée véritable. Alors nous voyons apparaître trois thèses qui se lient l’une à l’autre. La première, c’est que la liberté consiste à prendre sur soi ce que l’on est, à ne faire qu’un avec son destin. Cette identité s’explique si l’on observe que, lorsque j’ai conscience de ma décision, c’est que je me sens déjà de l’un des deux côtés, de telle sorte que, selon une observation de Kierkegaard, l’apparente absence de choix est l’effet de l’ardeur immense avec laquelle je choisis. Dès lors, la profondeur de mon existence est solidaire de l’intensité passionnelle avec laquelle je me limite, c’est-à-dire avec laquelle j’entre dans le péché. Et, « la blessure originelle est aussi l’origine de ma plus haute possibilité ». La deuxième thèse, c’est que cette possibilité ne peut entrer dans le réel que pour disparaître. Car il était contradictoire que la limitation même que je devais assumer fût capable de durer. Tous les résultats qui paraissent acquis, « loin de faire boule de neige, sont comme des neiges qui fondent ». Je n’existe que dans l’instant, et l’existence ne vient à moi que dans l’évanouissement de ce qui m’est donné et de moi-même. Toute logique, toute action doivent nécessairement échouer ; toute valeur se trouve liée à des conditions qui la nient. Ma liberté ne peut acquérir aucune subsistance : « S’accomplir, pour elle, c’est se perdre ; se réaliser, c’est s’éteindre ». Et l’immense aventure de l’humanité doit se terminer par une faillite. Mais il y a une troisième thèse, qui est appelée par la précédente et qui comporte un renversement du pour au contre : car cet échec auquel j’ai voulu essayer d’échapper de toutes mes forces peut être accueilli et accepté par moi avec la disparition de l’éphémère et la perte même de mon propre moi. Alors je deviens libre en prenant conscience de la nécessité de l’échec, et ma volonté d’éternisation trouve son but dans mon échec lui-même.
Une esquisse si brève ne peut nous faire connaître que quelques aspects de cette œuvre si complexe, si subtile et si tourmentée. Mais elle peut nous fournir un thème de méditation, et nous permettre de retrouver quelques-unes des vérités les plus profondes que la conscience porte toujours au fond d’elle-même et que le romantisme de l’heure présente tantôt illumine et tantôt obscurcit. Jaspers a admirablement senti que le moi ne peut se suffire, que ce qu’il est surpasse ce qu’il sait de lui-même et par là ne cesse jamais de le surprendre. Le moi ne peut exister que dans une condition unique et privilégiée ; c’est en elle qu’il exerce sa liberté ; on peut bien dire qu’elle le contraint ; mais hors d’elle il ne serait rien. C’est là reconnaître que toute vie est une incarnation, c’est-à-dire une mystérieuse liaison entre l’infini dont elle procède et le fini où elle s’enferme. Et l’idée de notre vocation nous paraît seule capable de réconcilier en chaque être son vœu le plus intime avec la nécessité même de son destin.
Le moi, d’autre part, qui n’est pas l’Absolu, s’efforce sans cesse vers l’Absolu, de telle sorte que c’est au moment où il est le plus près de se libérer et de se conquérir qu’il est aussi le plus près de s’anéantir. Mais c’est alors aussi que l’on saisit le mieux les rapports de l’instant et de l’éternité : nous vivons toujours dans l’instant où tous les moyens par lesquels notre être s’édifie ne cessent de nous fuir dès qu’ils ont servi, mais l’instant est en même temps une trouée vers l’éternité où le souvenir de ce que nous avons été vient coïncider par son extrême pointe avec ce que nous voulons être. Or, le présent évanouissant devient alors le présent éternel. Et on comprend qu’il faille traverser tout ce qui passe afin d’obtenir, par un acte de dépouillement, une possession qui triomphe du temps. C’est en ce point que celui qui se quitte se trouve. Et nous pouvons accorder une valeur métaphysique à l’échec, du moins si, après nous être assujetti à une condition bornée et l’avoir exactement remplie, il nous oblige enfin à nous en détacher : alors seulement elle donne son fruit. Ce qui veut dire que l’échec n’est rien ou qu’il est tout selon qu’on a su ou non le convertir en sacrifice.