Jaspers comme Heidegger a subi l’influence de Kierkegaard. Pour lui aussi l’accès le plus profond que nous puissions avoir dans l’existence nous est donné par l’angoisse. Dans l’angoisse, la conscience, voyant le monde se retirer d’elle et n’ayant plus que le vide sous ses pas, se trouve tout à coup réduite au sentiment de sa pure possibilité. « La philosophie est le chemin qui nous conduit à nous-même » ; or, je ne suis pas un objet que je puisse connaître ; je suis un être qui ne cesse de se faire ; et pour me trouver moi-même il faut que je me mette « en présence de ma propre possibilité, qui n’est donnée comme telle à aucune autre conscience quelle qu’elle soit ». Les autres ne me connaissent jamais que comme être manifesté. Mais je ne suis véritablement qu’au point où il y a quelque chose qui dépend de moi, et de moi seul, au point où je peux me regarder comme cause de moi-même. Et pourtant cette réalisation de moi par moi n’est possible que par une communication mystérieuse avec d’autres êtres qui se réalisent aussi pour leur compte, de telle sorte que, dans la relation qui s’établit entre eux et moi, chacun, en se dépassant, s’établit pourtant au cœur de lui-même.
La question se pose maintenant de savoir comment cette possibilité, qui est moi, sera mise en œuvre. Or, la partie la plus intéressante, et sans doute la plus forte, de l’œuvre de Jaspers consiste précisément à montrer que cette possibilité n’est point indéterminée, qu’elle est engagée dans le temps au milieu de certaines circonstances ou de certaines situations qui lui sont imposées, qu’elle doit accepter et qui, en un certain sens, font corps avec elle. Également éloigné d’une mystique de l’évasion qui, en me rendant indifférent aux événements, m’invite à chercher l’existence dans la pureté d’un acte spirituel, et d’un positivisme trop élémentaire qui m’asservit au contenu du monde tel qu’il m’est donné, Jaspers nous montre que les différentes situations à l’intérieur desquelles je suis placé sont les moyens par lesquels je parviens à me réaliser en faisant coïncider ma liberté avec mon destin.
Car toute situation est à la fois une limite et un champ d’action, « une chance et une prison ». Certaines de ces situations sont essentielles et fondamentales, car je ne puis ni les refuser, ni les surmonter ; à l’égard de notre condition elles sont définitives ; « elles sont comme un mur contre lequel nous cognons, contre lequel nous butons ». Par exemple, il y a en moi une dépendance inévitable à l’égard du sexe auquel j’appartiens, de l’époque où je vis, de l’âge qui est le mien et de tout le réseau des circonstances dans lesquelles ma vie se trouve impliquée. Or, ces circonstances, je ne puis point les considérer en spectateur indifférent et n’être en face d’elles qu’un œil qui les regarde ; je suis engagé profondément en elles ; pour devenir moi-même, je ne dois pas me contenter de les penser, mais je dois encore les assumer. Car faire l’expérience de ces situations fondamentales, ou exister, sont une seule et même chose. Non seulement il n’y a là aucun reniement possible, mais encore « j’existe d’autant plus que j’agis davantage dans la situation unique qui est la mienne, en tenant compte précisément de ce qu’elle a d’unique ». C’est dire que je suis moi-même en elles « comme le corps manifesté de ce que je puis être », ou que je ne puis pas me séparer de mon propre destin et que je l’aime comme moi-même.
Examinons maintenant quelques-unes de ces situations fondamentales dans lesquelles mon existence se découvre et se fait. La mort les domine toutes ; et si je n’en ai l’expérience que dans la mort d’autrui, c’est par elle que je juge de ma propre vie. Elle marque d’un caractère de relativité tout ce que je fais. L’angoisse de la mort naît beaucoup moins d’un vouloir-vivre qui se voit menacé d’être interrompu que de la pensée que je pourrais mourir sans avoir vécu, c’est-à-dire sans avoir conquis une existence qui soit mienne. Mais si la mort est un accomplissement et non point un repos, on voit que « plus j’aurai conscience de m’être réalisé, plus je serai prêt à accepter de mourir et de rejoindre mes morts ». Or, si cet accomplissement n’implique point pour Jaspers une véritable immortalité, il nous ouvre pourtant une voie au terme de laquelle la mort, selon une ingénieuse expression de M. Gabriel Marcel, nous apparaît comme « une mystérieuse hospitalité ».
La souffrance, elle non plus, ne peut pas être supprimée. Tous les hommes, sans doute, tendent vers le bonheur, mais ce ne peut pas être la fin véritable de leur vie, car le bonheur pur ne peut nous apparaître que comme un vide ou un demi-sommeil. En réalité, « je vis dans une sorte de tension entre la volonté que j’ai de dire oui à la souffrance et l’impuissance où je suis de proférer ce oui avec une sincérité totale ». Ainsi se découvre la valeur métaphysique de la souffrance ; car je ne puis y consentir sans refuser l’existence absolue au monde tel qu’il m’est donné, sans pénétrer par elle dans un monde qui le dépasse. Je n’éviterai davantage ni la lutte ni la faute, qui diffèrent de la mort et de la souffrance parce qu’au lieu de s’imposer à moi pour ainsi dire passivement, elles sollicitent mon activité et m’obligent pour ainsi dire à les produire. La lutte est la condition et la limite de toute vie. Toute situation temporelle est une situation de combat. Mais toute lutte ne se réduit pas à une lutte pour la puissance, bien que je me trouve toujours contraint, quelle que soit ma douceur ou ma prudence, à exercer la violence et à la subir. Au sein même de l’amour, il y a une lutte contre soi et contre l’autre. Et M. Marcel note avec pénétration que l’amour n’est pas « l’éclat paisible de deux âmes brillant l’une à travers l’autre, mais une ardente et réciproque interrogation ». Que dire de la faute, sinon qu’elle est l’existence manifestée ? S’il est vrai, en effet, qu’il n’y a d’existence que là où le moi accepte sa responsabilité radicale à l’égard de l’action, et si la responsabilité est la condition même sans laquelle je ne serais point un être spirituel, la faute est l’indice de cette tâche infinie que je ne cesse de manquer à travers le temps, et qui m’oblige à réaliser une perfection qui me fuit toujours.