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La philosophie n’invente rien. Elle est en chacun de nous la conscience de l’être et de la vie. Elle est cet effort de réflexion par lequel nous essayons d’atteindre au fond de nous-même la source d’une existence qui semble nous avoir été imposée sans que nous ayons été consulté, et dont nous acceptons cependant d’assumer la charge. Elle aspire à nous montrer comment cette existence, qui peut connaître toutes les détresses de la solitude, a besoin de l’univers entier pour la soutenir, comment elle est toujours en relation avec une pluralité d’autres existences dans un échange ininterrompu de bienfaits et de blessures. Elle cherche à saisir la réalité par le dedans dans un acte de vivante participation, au lieu de nous en donner un spectacle dont nous serions nous-même absent. Aussi serait-il faux de vouloir la confondre avec un savoir universel : elle est plus émouvante que tous les savoirs. Nous lui demandons de nous découvrir le point d’attache de notre propre moi et de l’Être total, qui est aussi pour notre attention ce point de suprême intérêt où, par un singulier paradoxe, la vision de ce que nous sommes change notre être même et le transfigure.

Or, il arrive que la philosophie puisse s’échapper à travers les mailles où la dialectique abstraite essaie de l’enfermer : et il arrive aussi que le savant s’en défie parce qu’elle ne lui offre aucun objet que ses méthodes puissent saisir ; mais nul ne réussit à éviter les problèmes qu’elle pose, et chacun se retrouve en face d’eux dès qu’il se retrouve en face de lui-même. Alors, la vérité se révèle à lui par éclairs, mais qu’il est presque toujours incapable de capter et de retenir : les plus grands seulement savent les réunir dans une trame de lumière.

Aussi ne faut-il pas s’étonner si la philosophie porte toujours en elle les caractères d’une révélation. Comme toute révélation, elle nous montre une réalité qui est éternelle, la seule qui puisse nous contenter, mais qui est telle pourtant que le contact que nous avons avec elle est toujours absolument nouveau, unique, personnel et privilégié. La philosophie est ouverte à tous ; mais elle n’est jamais anonyme. À celui qui s’y consacre, elle semble toujours livrer le premier commencement de lui-même et du monde. Elle n’a point d’autre fin que d’éveiller dans la conscience certaines puissances que chacun porte toujours au fond de lui-même et qui lui permettent d’éclairer et de réaliser une destinée qui est la sienne propre : et, pourtant, celui qui croit innover retrouve toujours des chemins oubliés et dans lesquels les esprits les plus lucides et les plus profonds de tous les temps s’étaient déjà engagés.

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