Aller au contenu

Notre présence au milieu du monde ne peut se manifester à nous par la Pensée, parce que la Pensée tend à faire de nous le témoin indifférent d’un objet qui lui demeure étranger ; la Pensée ne suffit pas à nous établir au cœur de l’être et de la vie, à nous faire sentir ce qu’il y a d’émouvant dans l’existence qui nous est donnée, à nous intéresser au sort qui nous attend, à nous montrer notre moi particulier délaissé et comme perdu dans un univers plein de menaces. L’intimité même de l’Être ne se livre à nous que dans le Souci. Le Souci est inséparable de la conscience que nous avons de notre être limité, de cet être auquel sa limitation est plus essentielle que son être même. Seulement le Souci, qui doit nous mettre en présence de nous-même, arrive vite à nous en détourner : il peut devenir un principe de divertissement ; il peut nous attirer vers les objets particuliers dont chacun devient pour nous une source de préoccupation. Alors, il nous rejette vers le monde ; il produit en nous une sorte de dégradation et de chute. Il devient un souci banal, le souci de tout le monde. Il n’est plus propre à moi ou à vous. Il n’est plus un acte de la personne, mais un effet de la situation. Il efface tout mystère ; il abolit toute responsabilité ; il ne nous révèle plus qu’un monde où les objets de nos craintes sont connus d’avance et accessibles de plain-pied ; il s’impose pour ainsi dire à nous du dehors et par la simple vertu de l’événement : il méprise tout ce qui n’est que péril intérieur. Il est asservi à l’opinion publique, toujours chargé de malentendus et enseveli dans un linceul de paroles. Il fuit cette tour de silence où s’enferme le Souci véritable. Il est fait seulement de curiosité et de peur. « Il rend plates toutes les possibilités de l’existence. » Par lui, l’homme achève de se perdre ; il se dissout dans le monde ; il devient un « On » anonyme dans lequel la vie elle-même s’est recouverte d’un voile.

Mais cette chute est inévitable et nécessaire. Seulement elle appelle un relèvement. L’homme commun le cherche en se délivrant du Souci. Il y parvient en égalisant tous les objets particuliers, de telle sorte qu’aucun d’eux ne soit pour lui un objet privilégié qui le préoccupe : il nivelle pour ainsi dire l’existence. Mais il aboutit à transformer le Souci en Ennui. Quand l’Ennui s’empare de nous, les formes particulières du réel cessent de nous retenir et de nous diviser ; la totalité de l’Être nous est présente, mais dans un abîme d’indifférence où les choses, les êtres et les événements se trouvent en quelque sorte confondus.

L’homme le plus profond est celui qui est capable de descendre jusqu’à la racine même du Souci ; alors il transforme le Souci en Angoisse ; et au lieu de perdre son existence dans le monde, il la retrouve au fond de lui-même. Comme dans l’Ennui, il perçoit l’insignifiance de tous les objets qui font partie du monde. Mais, tandis que l’Ennui émousse le contact avec l’Être, l’Angoisse lui donne sa forme la plus aiguë. Elle nous montre l’homme abandonné dans le monde, le regard tourné vers le Néant et trouvant en soi la cause qui le fait être et la responsabilité de tout ce qu’il peut devenir. Dans le cours de la vie la plus tranquille l’Angoisse est toujours prête à surgir ; c’est alors seulement que la face de l’Être nous est révélée. On peut dire que la valeur d’une conscience se mesure au frémissement que l’Angoisse est capable de lui donner. L’Angoisse est à son minimum chez l’inquiet ; elle est imperceptible chez l’homme pressé qui dit oui ou non du bout des lèvres et en se hâtant ; elle est déjà plus sensible chez celui que harcèle l’événement ; elle est à son plus haut degré chez celui qui s’engage tout entier dans un mouvement d’une foncière témérité ; c’est qu’il sait qu’il se prodigue lui-même pour sauver la suprême grandeur de l’existence. Ainsi, il ne faudrait pas croire que l’Angoisse est le contraire de la joie ; elle surpasse l’antinomie de la joie et de la douleur ; elle est leur source commune ; et l’on peut trouver en elle de la sérénité, de la douceur et une nostalgie créatrice.

Supprimer le surlignage