Le succès de Heidegger en Allemagne est un nouveau témoignage de cette renaissance métaphysique qui pousse tous les esprits de notre époque à chercher l’Être derrière l’Apparence, afin de donner à la vie son sérieux et son sens. De plus, en considérant la relation de l’Être avec le Temps, qui est le lieu de la naissance, de la mort et de tous les actes que nous pouvons accomplir, c’est le problème même de notre destinée que Heidegger nous invite à regarder face à face ; or, ce regard, s’il est assez lucide et assez pénétrant, nous découvre tel que nous sommes, c’est-à-dire livré à nous-même, dans une solitude où notre responsabilité à l’égard de ce que nous pouvons être ou ne pas être se trouve engagée par chacune de nos démarches. Tout l’effort de sa méditation porte sur notre accès dans l’existence, sur le néant qui tout à coup nous environne, dès que nous découvrons que notre être propre n’est point une chose parmi des choses, mais une pure initiative qu’il dépend de nous d’exercer. Aussi la conscience, selon Heidegger, est-elle radicalement individuelle : elle est ma conscience, une conscience qui n’est pas seulement plus affective qu’intellectuelle, mais une conscience qui est destinée à demeurer solitaire et qui, dans sa solitude, est toujours aux prises avec son propre destin.
Ce qui donne aux analyses de Heidegger un accent incomparable, ce qui leur permet d’atteindre le lecteur d’une manière si directe et si profonde, c’est que tous les concepts classiques de la philosophie perdent chez lui leur anonymat ; chacun d’eux est chargé d’ébranler dans ma conscience le sentiment de ma présence personnelle au milieu du monde : il m’en donne la révélation dans une sorte d’effroi. On ne se demande plus qui est l’homme en général, mais qui est cet homme qui est moi-même ; ni comment on peut définir la vie ou la mort, mais comment je me réalise moi-même en vivant et en mourant. Il ne s’agit jamais, chez Heidegger, que d’un être qui est mon être, d’une vie qui est ma vie, d’une mort qui est ma mort. Cette philosophie de l’Être est donc en même temps une philosophie de la subjectivité : elle élève la subjectivité jusqu’à l’Absolu. C’est que l’avènement de l’Être ne se produit pour elle qu’avec l’avènement de l’individu. L’Être n’est point un terme posé d’abord et sur lequel la conscience individuelle poserait ensuite un problème. L’essence même de l’Être est constituée par le problème vivant que la conscience pose sans cesse sur lui. Et ce problème est toujours tranché par un individu.
C’est donc vainement que nous espérons nous détacher de l’Être afin de le penser dans un acte de contemplation. Il n’y a pas de philosophie moins contemplative que celle de Heidegger. L’Être pour lui n’est pas devant nous, mais en nous. Le monde n’est pas, comme on l’imagine, un spectacle extérieur à nous, puisque nous faisons partie du monde ; il est étroitement soudé à la conscience ; sans elle il n’y aurait pas de monde, comme sans le monde il n’y aurait pas de conscience. Dès lors, la réflexion métaphysique surmonte l’opposition entre l’objet et le sujet : elle est une question que pose l’être humain à l’égard de cet univers dans lequel il est lui-même situé, une irruption de la conscience dans la totalité de l’Être qui oblige cette totalité même à se déployer.