Le lecteur cartésien doit sentir à quel point cette philosophie est éloignée du rationalisme français. Non point cependant qu’il n’y ait dans Descartes, au delà des idées claires et distinctes, un contact immédiat de l’individu avec l’absolu. Du moins est-ce là, croyons-nous, la signification de l’argument « je pense, donc je suis », s’il est vrai que par la pensée, c’est-à-dire par la subjectivité, je pénètre moi-même dans l’existence. Et si l’on dit que le propre de cette pensée, c’est précisément de penser des idées, encore ne faudrait-il pas oublier qu’elle est elle-même au-dessus de toutes les idées qu’elle pense, qu’elle a la disposition d’elle-même, qu’elle se définit comme un pouvoir d’affirmer et de nier, c’est-à-dire comme une liberté. Les idées cartésiennes ne sont que médiatrices entre la volonté humaine et la volonté divine. Kierkegaard repousse cette médiation. Mais n’est-ce point Dieu aussi qui nous l’a donnée ? Il ne faut point sans doute qu’elle nous dissimule que c’est de notre vie même qu’elle est l’enjeu. Mais est-il sûr que l’intensité du sentiment de l’angoisse dans la philosophie de Kierkegaard nous rende plus proche de Dieu que la pureté et la beauté de la lumière intérieure dans la philosophie de Malebranche ?
Il y a chez Kierkegaard un romantisme de l’absolu dont on ne s’étonnera pas qu’il exerce aujourd’hui tant de séduction sur les esprits. Or, l’absolu se découvre à nous non point, comme on le pense souvent, dans l’extrême violence des déchirements intérieurs, mais dans le calme profond des conflits apaisés. Kierkegaard multiplie les déclarations d’antirationalisme. Craignons qu’on ne les écoute trop. La foi est pour lui un paradoxe, et il ne veut croire « qu’en vertu de l’absurde ». Mais c’est là un défi, ou bien une foi qui se cherche plutôt qu’une foi qui se trouve. Aussi dit-il de lui-même : « Je puis bien décrire les mouvements de la foi, mais je ne puis pas les reproduire. » Et il dit encore dans le même sens : « J’ai du courage pour douter, de tout, je crois ; du courage pour lutter, avec tout, je crois ; mais je n’ai pas le courage d’accepter quoi que ce soit, d’avoir, de posséder quoi que ce soit. » Il a mis l’accent avec une force extraordinaire sur quelques propositions capitales que le divertissement, l’ambition, les rapports avec les autres hommes tendent toujours à effacer : à savoir que l’existence a une gravité essentielle, qu’elle n’appartient qu’à l’individu, qu’il la trouve au fond de lui-même dans la conscience qu’il prend de sa responsabilité et de sa liberté, que la vérité se découvre à lui dans la solitude, et jamais à la foule, que la vie est un acte qui est accompli dans l’instant, mais qui m’engage tout entier et qui va jusqu’à l’absolu. Il ne faut pas le prendre pour un désespéré, bien qu’il soutienne que la forme la plus grave du désespoir, c’est de n’être pas désespéré, c’est-à-dire d’être inconscient de l’être ; car il ne manque pourtant ni de lumière, ni d’espérance. Il est toujours aux confins de l’Arabie déserte et de l’Arabie heureuse. Il pense seulement que celui que Dieu bénit, il le maudit du même souffle. Dans Crainte et tremblement, il demande que l’on traverse la résignation infinie, mais il sait qu’au chevalier de la foi, qui renonce à tout, tout est un jour rendu. Il lui arrive de parler de l’angoisse avec un ravissement qui le rend tout proche de Novalis : « l’angoisse qui purifie l’air et rend tout plus doux, plus aimable, plus intérieur, plus surprenant. » Elle suspend notre souffle, mais c’est parce qu’elle nous met au bord de l’éternité.