Dans plusieurs pays de l’Europe, et dans le nôtre déjà, on voit s’accréditer une conception de la vie humaine qui tend à asservir l’individu et à le sacrifier. Sans doute il n’y a point de doctrine qui ne s’en défende, tant la notion d’individu a de réalité concrète, de profondeur morale et métaphysique. Mais c’est le groupe, croit-on, qui doit donner à l’individu la puissance qui lui manque. Celui-ci ne supporte plus la solitude, qui ne lui révèle que sa misère. Il ne veut penser et agir qu’avec autrui et par autrui. Jamais les représentations collectives n’ont eu sur lui plus de force. La sincérité, la délicatesse de cette attention tout intérieure à la vérité qui faisaient de lui une personne et un esprit ont perdu leur prestige, parce qu’elles sont trop difficiles à exercer et qu’elles restent dissimulées. Il se plaît à cette efficacité massive et visible dont le groupe dispose. Le groupe le dispense de prendre en main le souci de sa propre destinée. Il lui donne l’illusion de le soulever au-dessus de lui-même. Mais que reste-t-il alors de lui-même ? Les relations personnelles entre les individus, au lieu d’être favorisées, sont anéanties à leur tour par cette puissance qui les submerge. Ces vastes groupes aveugles ne prouvent leur existence qu’en se combattant. Mais ils sont d’accord pour regarder l’individu qui leur refuse à tous son assentiment et qui cherche au fond de lui-même la loi de son être, non point seulement comme un ennemi, mais comme un coupable.
La solitude, à laquelle on reproche souvent son égoïsme et qui seule pourtant permet à l’amitié de naître, parce qu’elle permet à chaque être de trouver devant lui non pas un groupe, mais un autre homme solitaire comme lui, a toujours été menacée. C’est la vie la plus périlleuse. Elle ne cherche point dans l’appel du groupe une fausse sécurité : elle accepte l’incompréhension ou le mépris. Face à face avec elle-même, elle trouve enfin le plus grand de tous les périls qu’elle consent à assumer et dont elle ne peut se décharger sur aucun être, c’est celui de déterminer le sens de sa destinée et sa propre relation avec l’absolu. Telle a été en effet l’existence de Kierkegaard, qui fut un paradoxe vivant, en guerre contre son temps, contre l’Église établie, objet d’effroi pour la conscience commune, s’obstinant à n’être qu’un pur témoin de la vérité et désespérant d’y parvenir.