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Dira-t-on que la conscience ne peut jamais jouir que de certains biens particuliers, qu’elle vit nécessairement dans le temps, qu’un horizon indéfini reste toujours ouvert devant elle et que la découverte de sa véritable situation suffit à rendre son malheur irrémédiable ? Le sentiment qu’elle est astreinte à passer sans trêve d’un état à un autre état ne peut produire en elle qu’une « inquiétude absolue ». Le progrès infini dans lequel elle s’engage ôte toute leur saveur aux richesses qu’elle avait cru acquérir : car elle doit rester séparée de l’objet dernier de son ambition et de son espérance par un abîme à jamais infranchissable. L’impression de nouveauté que lui apportaient d’abord les objets particuliers s’émousse : elle doit se laisser envahir par un sentiment d’ennui inséparable de la vanité de tout ce qui peut lui être donné.

Cependant, il y a dans cette déception de la conscience le principe même de sa libération : mais il faut qu’elle consente à se dépouiller de tout attachement à l’égard de ces modes passagers de l’être qui se révèlent à elle tour à tour, qu’elle ne songe plus à les retenir, qu’elle ne se laisse plus entraîner ni dissiper par leur écoulement. Que ferait-elle d’ailleurs de cette possession parfaite dont elle rêve parfois, et qui consisterait dans une totalisation de tous les états par lesquels elle pourrait jamais passer ? L’infinité ne la tente que parce qu’en l’embrassant elle pense pouvoir atteindre l’unité qu’elle cherche. C’est dans cette unité seule qu’elle peut mettre son bonheur. Mais cette unité, il a fallu d’abord qu’elle la détruise pour accéder à l’existence personnelle. Elle a vu apparaître alors, dans un admirable jaillissement, l’infinité des modes particuliers de la vie. Mais, pourvu qu’elle ne se solidarise avec aucun d’eux, le plus misérable cessera d’être à ses yeux un fragment de l’unité perdue, pour devenir une expression de l’unité retrouvée. La conscience possédera un contentement absolu, si elle montre à l’égard de tout objet un désintéressement absolu. Elle est, il est vrai, toujours en péril, mais il doit en être ainsi : car il faut qu’elle se soit détachée elle-même de l’unité primitive, et qu’elle risque d’en demeurer détachée à tout jamais, si sa destinée est de s’y réunir par un acte de liberté, après s’être elle-même conquise.

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