Mais on alléguera que cet obstacle est inséparable de la conscience et qu’il est la condition même de son apparition. Si on le supprimait, la conscience s’évanouirait. Il y a en elle une dualité nécessaire sans laquelle elle ne pourrait pas être. Elle met toujours en relation un sujet avec un objet ; or il faut que cet objet s’oppose au sujet et lui résiste. Il est impossible que le sujet puisse jamais le pénétrer entièrement, l’absorber dans l’exercice de son activité pure. Il en est ici comme de la lumière matérielle qui éclaire tous les objets visibles, mais à condition que ceux-ci interceptent ses rayons ; si ces objets devenaient parfaitement transparents, ils cesseraient du même coup de nous apparaître. Par une sorte de paradoxe, ce sont les jeux innombrables de l’ombre et de la pénombre qui nous permettent de distinguer la variété infinie des formes du réel. Il n’est pas davantage concevable que la conscience puisse s’exercer si elle ne rencontre pas hors d’elle des obstacles qui la limitent et qui lui fournissent autant de points d’application. Ces obstacles se multiplient à mesure qu’elle poursuit sa marche ; dans l’effort même qu’elle fait pour les réduire ils manifestent leur irréductibilité essentielle. C’est bien là un malheur qui est lié à la destinée même de la conscience. Tant qu’elle est à peine sortie de l’unité nébuleuse où elle prend naissance, la conscience ne connaît pas son propre malheur ; mais elle se brise et elle s’oppose à elle-même dès ses premiers pas. Et ce conflit devient d’autant plus aigu que la conscience est plus subtile et plus vaste. Ce n’est pas seulement avec l’objet qu’elle est divisée, c’est avec elle-même. Elle n’avance qu’en engendrant sans cesse de nouveaux problèmes. Elle ne vit que des contradictions où elle s’engage. Elle ne s’alimente que des scrupules qu’elle s’impose. Ainsi elle produit son propre malheur et l’accroît à mesure qu’elle progresse. Et ce sont les consciences les plus élevées qui sont les plus malheureuses. Ce sont les plus avides d’unité ; mais elles sentent plus vivement qu’aucune autre leur déchirement intérieur.
Cependant, il est impossible qu’elles aspirent à une forme d’unité dans laquelle elles se trouveraient elles-mêmes détruites ainsi que la diversité infinie des existences particulières. L’ambition de la conscience n’est pas de produire une sorte de désert de lumière, où elle verrait se dissoudre dans sa propre irradiation toutes les formes originales du réel. Elle ne demande point à régner sur un univers qui ne serait plus formé que de ses propres opérations. Il faut dire au contraire qu’elle ne peut s’enrichir qu’en découvrant autour d’elle, là où elle ne voyait d’abord que des choses matérielles, d’autres foyers de vie personnelle dans lesquels elle retrouve tous ses caractères et qui possèdent autant de dignité qu’elle-même. Elle a besoin de multiplier autour d’elle les existences indépendantes, au lieu de les résorber en elle. Elle a besoin d’entretenir avec elles ces communications réciproques qui consistent à recevoir et à donner, et qui ne sont pas possibles avec les choses. Par là seulement, elle peut faire société avec tout l’univers. Plus la conscience est profonde, plus elle est apte à découvrir autour d’elle les multiples appels d’une vie secrète. À cet égard encore, la conscience rompt sans cesse la solitude, au lieu de la produire. L’obstacle auquel elle se heurtait devient l’objet de son amour. La conscience malheureuse est semblable à la tête de la Gorgone qui transforme en pierre tous les vivants qu’elle regarde. Mais la conscience heureuse est celle dont le regard anime les pierres elles-mêmes et découvre en elles on ne sait quelle résonance spirituelle sans laquelle le réel ne nous livrerait que son apparence.