La découverte de soi est d’abord un acte de repliement intérieur. Nous cessons de nous considérer nous-même comme un objet parmi des objets. Nous pénétrons dans un monde invisible où nous ne trouvons plus de formes ni de couleurs, mais seulement des aspirations qui sont tantôt contredites et tantôt satisfaites. Ici nous ne sommes plus devant un spectacle qui nous retient et nous divertit. Nous sommes à la racine même de la vie. Nous sentons la présence en nous d’une opération par laquelle, en participant à l’être, nous créons l’intimité de notre être propre. La conscience, en nous révélant à nous-même, nous révèle la palpitation d’une naissance ininterrompue. Mais cette découverte ne va pas sans angoisse. Auprès d’elle l’univers extérieur recule et pâlit, comme le plus beau décor quand la scène est trop dramatique. Dès qu’on commence à réfléchir sur soi, tous les objets qui jusque-là nous soutenaient se retirent de nous et nous abandonnent. Nous allons être livré à nos seules forces. Nous savons que nous ne pourrons point posséder d’autres biens que ceux que nous allons nous donner. Puisqu’il n’y a point de commune mesure entre l’être que nous quittons et celui que nous venons de découvrir, nous sommes cloîtré dorénavant dans une solitude subjective. Il semble que nul ne puisse plus franchir les bornes de l’intimité une fois qu’il a consenti à s’y établir. Car aucun de ses sentiments ne peut être compris ni partagé. Il est seul à désirer et à souffrir. C’est même la douleur qui lui donne sans doute la certitude la plus aiguë de son existence séparée. Et, par une sorte de renversement, on ne peut pas concevoir de douleur plus profonde que celle par laquelle il se sent à jamais emprisonné dans ses propres limites et tout à la fois incapable de se dépasser et incapable de se suffire. C’est là une détresse véritablement métaphysique, et à laquelle la conscience semble vouée irrémédiablement si elle est l’acte par lequel l’individu, rompant sa continuité naturelle avec l’univers, cherche à trouver en lui-même un foyer indépendant d’activité et de lumière.
Cependant, cette détresse ne peut pas apparaître comme l’état constitutif de la conscience. Seules peut-être les consciences les plus vastes et les plus profondes sont aptes à la connaître. C’est la rançon de certains états exceptionnels qu’elles ont été capables d’atteindre, mais auxquels aucun être fini ne peut espérer donner une forme habituelle. Cette détresse est une chute de la conscience : ce n’est pas son essence ni sa vocation. Car le moment où le moi opère cette extraordinaire conversion par laquelle, se détournant du spectacle sensible étalé sous ses yeux, il dirige son regard vers le monde intérieur qui jusque-là lui était resté caché, marque sans doute la joie la plus parfaite qu’il puisse jamais éprouver. C’est la joie d’une révélation. Alors l’univers cesse d’être un objet extérieur à nous, une énigme qu’il nous faut déchiffrer. Il n’est plus devant nous, mais en nous. Son secret est notre secret. Nous ne nous bornons plus à le voir, nous participons du dedans au principe qui le fait être. Ainsi, ce ne sont pas les limites de la conscience, ni son caractère clos, qui nous apparaissent tout d’abord, c’est l’accès qu’elle nous donne au cœur même de la réalité. Dès sa première démarche, loin de nous donner le sentiment de notre misère, elle est une source de confiance et de lumière. Nous commençons à souffrir dès que nous refusons d’y puiser, dès que nous avons la nostalgie de tout ce qui est extérieur à nous et dont la conscience nous a en effet séparés. Mais, en nous séparant de ce qui était séparé de nous, au lieu d’être un principe de séparation, elle nous permet de vaincre toutes les séparations, elle nous rend intérieurs à tout ce qui est. Après avoir vécu longtemps dans le monde comme un étranger, celui qui se réfugie dans la solitude voit un monde nouveau se porter au-devant de lui pour l’accueillir : ainsi, en entrant dans la solitude, il lui semble qu’il la rompt ; seuls le souvenir ou le regret de ce qu’il a laissé peuvent lui faire sentir la misère de son état. Il en est ainsi dans la vie de la conscience : ce n’est pas elle qui nous fait souffrir ; c’est l’impossibilité où nous sommes de mettre en elle toute notre confiance, c’est la présence en elle d’une ambition qu’elle semble incapable de remplir, c’est l’interposition de quelque obstacle qui à chaque instant paralyse son élan et obscurcit sa lumière.