Une telle philosophie peut être définie comme une quête de l’être. Or nous vivons depuis longtemps sur cette tradition qu’il existe deux mondes, un monde des apparences et un monde des existences, et que, puisque connaître les choses c’est toujours les mettre en rapport avec nous, les apparences seules nous sont accessibles. Mais on a tort d’imaginer qu’il existe, derrière les apparences, des choses réelles qu’un regard plus pénétrant pourrait découvrir. Car une chose ne peut exister que pour un spectateur qui lui est extérieur et qui la contemple : toute chose est donc nécessairement une apparence. C’est que nous ne pouvons atteindre la réalité qu’en nous et non point hors de nous. L’être est subjectif. Les esprits les plus graves et les plus pénétrants, même s’ils sont étrangers à la philosophie, sentent que l’essence profonde de la réalité se révèle à nous dans nos états d’âme et que la nature n’en est que le décor expressif et magnifique.
Mais comment identifier le réel avec notre vie subjective qui est instable et fugitive, alors qu’on a toujours attribué à l’être les caractères de l’immobilité et de l’éternité ? Comment surtout ne pas voir que notre activité intérieure se déploie tout entière dans l’inquiétude et dans la privation, qu’elle désire l’être plutôt qu’elle ne le possède, et que c’est parce qu’elle en est séparée qu’elle a le mouvement et la vie ? Cependant, en disant que l’être est immobile et éternel, on ne prétend pas lui retirer l’efficacité. Il est même l’efficacité toute pure. Il est la source qui jamais ne se refuse et jamais ne tarit, qui éveille le désir et qui l’apaise. L’être, c’est « l’attente comblée ». Le contact avec l’être n’est pas pour l’esprit un repos ; ou plutôt il est un repos, qui se confond avec l’extrémité même de l’activité, avec l’activité qui réussit et qui s’exerce enfin pleinement. Il est obtenu par l’intelligence au moment où, par un dernier élan, elle rencontre la vérité dans une sorte d’illumination. Il est obtenu par la volonté au moment où elle se donne à elle-même son objet, au moment où elle éprouve la joie indivisible de le créer et de le posséder à la fois. Ne peut-on pas dire dès lors qu’il existe une expérience de l’être ? C’est d’abord l’expérience d’une présence. Car tous nos malheurs proviennent d’une séparation à l’égard de l’être, de ce sentiment d’absence qui nous rejette dans la solitude, qui fait de nous un étranger dans ce monde, et qui nous fait apparaître comme dérisoires tous les objets de notre attachement. Le bonheur, au contraire, est une certaine façon de devenir présent à soi-même et au monde. Si l’on pense qu’il n’y a que des apparences, comment éviter l’indifférence ou le désespoir ? Celui qui dit « rien n’est » doit dire aussi « rien ne compte ». Car l’être nous découvre en même temps sa présence et sa valeur. C’est que nous ne pouvons le rencontrer qu’en participant à sa puissance créatrice. Il sollicite d’abord notre vouloir, il se confond ensuite avec son exercice. Le problème de l’être est donc identique au problème du salut. L’être doit être voulu pour être trouvé, mais au moment où la volonté le trouve, il lui semble qu’elle se dépasse elle-même. C’est qu’elle est devenue consentante et a cessé d’être rebelle. En un sens, on peut dire que « vouloir, c’est se détendre, et non pas se crisper ».