Aller au contenu

Le rapprochement même de ces deux mots — journal et métaphysique — est déjà pour notre esprit à la fois une surprise et une excitation. Car le propre d’un journal est de retenir et de fixer les états momentanés de la vie personnelle : il est une sorte de confession de l’être à lui-même. Il marque une complaisance pour certaines émotions secrètes auxquelles nous attribuons une valeur incomparable : avant de devenir un moyen de les renouveler et de les raviver, il est un moyen de les soumettre à l’épreuve en les exprimant ; en les obligeant, pour se livrer, à déployer tout leur contenu, il achève de les réaliser. Le journal intime est une forme littéraire qui convient à des natures délicates, pleines de timidité et pourtant d’amour-propre, qui ont un sentiment très vif de leur essence individuelle, qui suivent avec anxiété le mouvement de leurs états intérieurs et qui essayent avec le même scrupule de capter toutes leurs réussites et de percer à jour toutes leurs défaillances. Il nous découvre une histoire psychologique, le dialogue silencieux que chacun de nous poursuit avec lui-même et par lequel il forme peu à peu sa propre destinée spirituelle.

Mais le mot de métaphysique évoque en nous des préoccupations d’un autre ordre : au lieu de nous replier sur notre moi, on croit que la métaphysique cherche la présence d’un être absolu devant lequel le moi doit s’effacer ou s’oublier ; au lieu de nous montrer les alternatives par lesquelles passe un être borné qui introduit sa propre initiative au milieu d’une nature tantôt favorable et tantôt hostile, on croit qu’elle nous découvre un monde de réalités éternelles où tout progrès et tout échec deviennent également impossibles ; au lieu de permettre à la sensibilité de s’associer à l’élan même de la vie, de le recevoir en elle et de le faire sien, on croit qu’elle séjourne parmi les idées pures, et qu’elle nous demande de renoncer à toute activité qui n’est pas contemplative. Aussi la métaphysique semble-t-elle indifférente à tous les ébranlements affectifs par lesquels l’équilibre de notre moi ne cesse d’être troublé. Elle viserait plutôt à nous en délivrer de manière à former un système et non pas une histoire, à nous représenter les choses telles qu’elles sont, et non pas à travers les impressions fugitives qu’elles peuvent nous laisser.

Or, en écrivant un journal métaphysique, il semble que l’on veuille établir une étroite liaison entre le développement de notre être intérieur et l’ordre qui règne dans l’univers. Cet univers, en effet, n’est pas étalé devant nous comme un spectacle. Nous en faisons partie, nous contribuons à le produire. Nous sommes engagés avec lui dans une sorte de drame dont les variations de notre vie subjective expriment les différentes péripéties. Il ne faut pas regarder nos états affectifs comme des accidents qui n’intéressent que nous-mêmes et à l’égard desquels l’univers demeure impassible ; c’est par eux que nous pénétrons dans son intimité : ils nous font participer à sa vie profonde et nous révèlent son mystère. Il ne s’agit donc pas de nous détourner de tous les frémissements de notre être individuel pour chercher à apercevoir dans une sorte d’immobilité glacée un monde dont nous serions bannis et qu’une intelligence impersonnelle seule aurait le pouvoir de contempler. C’est au contraire l’effort par lequel nous essayons de prendre tous les jours la conscience la plus aiguë de ce débat perpétuel avec nous-même dans lequel notre moi se constitue, qui nous installe au cœur même de la réalité. Dès lors la métaphysique n’est plus l’œuvre exclusive de la réflexion ; elle entre immédiatement en contact avec l’être, parce que l’être est enveloppé tout entier dans le devenir de chaque conscience : l’être forme aussi bien l’expérience qui nous découvre à nous-même que l’épreuve qui nous juge.

On serait déçu pourtant si l’on espérait trouver dans le Journal métaphysique de M. Gabriel Marcel une suite d’événements personnels qui seraient comme autant de signes visibles par lesquels on pourrait marquer les différentes étapes de sa méditation. On serait déçu aussi si l’on espérait y découvrir ces crises de la sensibilité dont la description plonge certaines âmes dans un émoi artificiel et délicieux. C’est un recueil de réflexions à travers lesquelles on sent la présence d’une conscience exigeante, qui cherche à atteindre l’essence même du réel, non pas seulement pour le connaître, mais pour s’y établir : la pensée de l’auteur procède par une sorte d’enquête continuelle sur elle-même, elle est surtout attentive à peser la valeur des arguments qu’elle imagine, à mesurer les limites de la satisfaction qu’elle obtient, à se proposer de nouveaux problèmes, à nier pour les surmonter les solutions qu’elle avait acceptées la veille. Le livre est divisé en deux parties : si la première est plus proche de la métaphysique traditionnelle par les procédés de recherche qu’elle utilise, elle tend, grâce à une méthode conceptuelle, à s’élever jusqu’à un point où tous les concepts sont abolis ; la seconde partie, en s’appuyant principalement sur l’expérience intérieure de la sensation et de l’amour, nous donne accès à l’intérieur de cet être même qui paraissait surmonter tout à l’heure toutes les aspirations de notre pensée. M. Gabriel Marcel se reconnaît mieux, dit-il, dans cette seconde partie que dans la première dont le caractère purement dialectique le déconcerte aujourd’hui. Pourtant il y a entre l’argumentation logique primitive et la mystique expérimentale qui lui succède une concordance évidente. Il fallait que l’être fût placé d’abord au-dessus de tous les concepts pour qu’on pût espérer réaliser ensuite avec lui la communion immédiate qui nous est proposée. Le passage d’une ivresse logique à l’ivresse d’une présence éprouvée est sans doute le mouvement naturel d’un grand nombre de consciences. C’est en les accordant qu’on les discipline toutes deux. Car une expérience subjective, quelle que soit sa saveur, ne peut parvenir à son état de perfection que si elle vient coïncider avec une déduction qui a réussi, et qui s’est resserrée au point même où son succès a été obtenu.

Supprimer le surlignage