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La sympathie a d’humbles commencements. Elle ressemble d’abord à une vertu familière et presque domestique ; elle est un mouvement qui nous porte à nous rapprocher d’autrui et à nous réjouir de sa présence ; elle nous fait participer à ses joies et à ses peines. Nous la subissons plutôt que nous ne la produisons. Elle ébranle notre corps comme une ondulation qui s’insinue en lui peu à peu ; elle se propage par contagion ; elle détermine même une sorte d’imitation physique et morale d’autrui qui humilie notre indépendance. Jusque dans ses formes les plus hautes elle doit trouver dans le corps un acquiescement et presque une complicité. Enfin elle garde toujours pour nous une certaine obscurité. Notre intelligence est souvent aussi impuissante à la justifier que notre volonté à la faire naître. On rougit de la voir subsister quand on en désavoue l’objet et se refuser quand le mérite l’appelle.

Cependant, si la sympathie plonge ses racines dans des régions souterraines où l’intelligence claire n’a point d’accès, il ne faut pas oublier que l’intelligence elle-même émerge graduellement des mêmes ténèbres, ni que la sympathie à son tour est capable de s’épanouir dans la même lumière. Le développement parallèle de ces deux fonctions est même singulièrement instructif. Car le monde n’apparaît d’abord à l’intelligence que comme une nébuleuse indistincte : c’est l’époque où la sympathie n’est encore que la conscience d’une vague parenté avec tout ce qui nous entoure. À l’intérieur de ce tout dont nous percevons la présence et avec lequel nous nous sentons unis, l’intelligence discerne de bonne heure des objets différents qui sollicitent son regard : la sympathie y reconnaît en même temps des centres d’attraction de valeur inégale qui captent ses complaisances. Au début, l’objet, loin d’être pour nous une idée claire, n’est qu’une sensation trouble et inintelligible, toute chargée d’émotion, et si voisine du corps qu’elle peut à peine être séparée du mouvement par lequel l’organe sensoriel est ébranlé : cependant elle contient déjà un appel à l’activité de l’esprit qui va chercher à l’interpréter, qui déjà la regarde avec suspicion et est toute prête à la taxer d’illusion. Telle est aussi la phase où s’exerce la sympathie la plus commune ; elle est encore toute charnelle, mais elle est la matière de nos affections les plus pures ; elle comparaît devant le jugement qui tantôt la légitime et tantôt la condamne, mais qui, même dans ce cas, ne réussit pas toujours à l’abolir ; ainsi la science rectifie l’illusion des sens, mais ne la détruit pas.

À la fin l’intelligence s’affranchit peu à peu du contact avec le sensible, bien qu’elle ne parvienne jamais à le rompre ; dans ses opérations supérieures, elle ne ressemble plus à un miroir qui reflète le réel en le déformant ; elle est devenue une source de lumière ; elle crée un monde original auquel on donne le nom de monde intelligible, qui recouvre le monde matériel d’un réseau de relations et nous permet à la fois de le penser et d’en devenir maîtres. De même la sympathie, dès qu’elle remonte vers son principe, perd son caractère de passivité : elle cesse de résider dans un ensemble de réactions que nous sommes contraints de subir ; elle puise son mouvement dans l’activité spontanée de la conscience : elle se change en amour. Or, le propre de l’amour, c’est non pas de poser par avance la valeur de l’objet aimé, mais de la créer, de telle sorte qu’à mesure qu’il s’élève, il se justifie par son exercice même. Si les méchants invoquent un jour une excuse, ils n’en pourront trouver d’autre que celle-ci : c’est que personne ne les a aimés.

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