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De là une conception de la métaphysique qui est en quelque sorte le renversement de la conception traditionnelle, car, au lieu de chercher à surmonter le devenir, on nous propose de nous établir en lui afin de saisir par l’intuition comment les choses deviennent ce qu’elles sont. Pour les anciens, l’action était une contemplation affaiblie, la durée une image trompeuse et mobile de l’éternité immobile, l’âme une chute de l’idée. « C’est qu’ils posaient comme évident ce principe qu’il y a plus dans l’immuable que dans le mouvant et que l’on passe du stable à l’instable par une simple diminution : or, selon M. Bergson, c’est le contraire qui est vrai. » Il faut essayer de saisir la véritable réalité dans le flux de notre vie intérieure, et trop longtemps les philosophes ont pensé qu’il s’agissait seulement d’en obtenir une sorte de congélation. Mais la métaphysique est l’expérience de la durée créatrice. Au-dessous des objets juxtaposés dans l’espace ou des concepts immobiles fabriqués par l’intelligence, elle cherche à atteindre le réel dans son essence même, c’est-à-dire dans son accroissement. Elle se détourne de ce qui est déjà fait afin de participer en esprit à l’acte qui le fait. Elle procède par intuition, mais par une intuition qui a pour objet le temps et non l’éternité, qui vise un contact et même une coïncidence avec la réalité et qui y parvient grâce à cette sympathie que nous éprouvons d’abord pour nous-même, mais qui, à mesure que « notre conscience élargie presse sur les bords d’une inconscience qui cède et qui résiste, qui se rend et qui se reprend », nous permet de communier avec tout ce qui est. Penser intuitivement, c’est penser en durée : mais si la durée est l’esprit, l’intuition doit « saisir dans les choses, même matérielles, leur participation à la spiritualité », c’est-à-dire à la divinité.

Telle est cette philosophie qui se défend d’être un système et qui ne montre aucun penchant pour l’esprit de système : c’est lui qui « divise la philosophie en écoles distinctes dont chacune retient sa place, choisit ses jetons et entame avec les autres une partie qui ne finira jamais. Ou la métaphysique n’est que ce jeu d’idées, ou bien, si c’est une occupation sérieuse de l’esprit, il faut qu’elle transcende les concepts pour arriver à l’intuition ». Et encore : « La construction métaphysique n’est qu’un jeu pour peu qu’on y soit prédisposé. » L’intuition au contraire est toujours difficile : c’est qu’elle tourne le dos à cette intelligence que M. Bergson avoue avoir en médiocre estime, « qui nous rend habile à parler vraisemblablement de toutes choses, habile à parler et prompt à critiquer ». Elle est une attention à la vie et la vraie supériorité de l’esprit consiste dans une plus grande force d’attention. Elle prétend à l’universalité à meilleur titre que le concept. « Car l’homme n’a pas à se tenir dans un coin de la nature comme un enfant en pénitence : la matière et la vie qui remplissent le monde sont aussi bien en nous ; les forces qui travaillent en toutes choses, nous les sentons en nous : quelle que soit l’essence intime de ce qui est et de ce qui se fait, nous en sommes. »

On ne saurait refuser de sympathiser avec une doctrine qui fait de la sympathie la méthode même, grâce à laquelle la philosophie nous permet de pénétrer dans le réel et de nous unir à lui, par opposition à la science qui n’obéit à la nature qu’afin de la dominer ; et on ne saurait refuser de coopérer avec elle dans l’approfondissement de cette expérience intégrale, qui est celle de l’humanité, et qui a besoin du concours de tous les êtres conscients. On ne reprendra pas non plus contre elle le reproche d’héraclitéisme que repousse justement M. Bergson, s’il est vrai que la durée dont il nous parle, loin de dissoudre le réel, le sauve au contraire de toute dissolution en obligeant sans cesse le passé à survivre dans le présent. On signalera seulement deux voies différentes dans lesquelles elle aurait pu s’engager sans être infidèle à ses principes essentiels, ce qui suffit à prouver sa fécondité : elle aurait pu, semble-t-il, se réclamer de l’éternité plutôt que du temps, puisque l’éternité n’est qu’une durée infiniment tendue, puisqu’une conscience est d’autant plus haute que la tension de sa durée est plus forte par rapport à celle des choses et puisqu’il appartient à chaque être de fixer, par le degré même de son activité, sa situation propre entre l’éternité absolue et la succession pure. Elle aurait pu aussi relever le concept au lieu de le réduire à n’être qu’un repère immobile et arbitraire approprié seulement aux besoins de l’action ou à ceux du langage ; elle aurait pu l’incorporer au réel comme une médiation vivante sans laquelle toute communication réglée soit avec les choses, soit avec les autres consciences, serait également impossible.

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