Mais la substantialité du changement va donner à la notion de temps un singulier privilège. Or, le temps a toujours paru à la pensée une sorte de scandale : car il est le lieu où les choses ne peuvent jamais être appréhendées parce qu’elles ne s’y trouvent jamais achevées. Toutes les œuvres de l’esprit semblent avoir pour objet de l’éliminer, la science en formulant les lois permanentes auxquelles les phénomènes obéissent, la philosophie en cherchant derrière le monde variable que nous livrent les sens un monde immuable que l’intelligence seule est capable de saisir, la religion en obligeant le temps lui-même à se dénouer dans une éternité qui l’abolit en nous révélant sa signification véritable. C’est que le temps semble être pour les choses qui passent la marque même de leur insuffisance, et pour notre propre conscience la marque de sa servitude. Nous admettons volontiers qu’une intelligence infinie embrasserait la totalité de l’être d’un seul regard, et c’est pour cela que le temps nous apparaît toujours comme un « déficit », une « coexistence manquée ».
À cette idée d’un temps négatif, qui est comme un retranchement d’être, M. Bergson substitue l’idée d’une durée positive et enrichissante qui ajoute sans cesse à l’être, et ne cesse de le créer. La réalité du temps apparaît avec un extraordinaire relief dans l’expérience intérieure, car c’est le temps qui réalise l’unité et la continuité de cette vie secrète où tout notre passé pénètre notre présent, sans pouvoir être rejeté ni renié, et où notre avenir, qui le prolonge, dépasse toujours notre attente, et déjoue sans cesse nos prévisions. Mais les choses elles-mêmes ont déjà leur durée propre, et c’est par cette durée même qu’elles sont. La pure instantanéité n’est qu’une vue de l’esprit. Le plus humble phénomène remplit un intervalle du temps par delà lequel je suis incapable de sauter : et, selon un exemple qui est devenu célèbre, bon gré mal gré il faut que j’attende que mon morceau de sucre fonde. Mais la durée semble surtout inséparable de la vie ; or « l’être vivant dure parce qu’il élabore sans cesse du nouveau. Pas d’élaboration sans recherche, pas de recherche sans tâtonnement. Le temps est cette hésitation même, ou il n’est rien du tout. Pourquoi la réalité se déploie-t-elle ? Comment n’est-elle pas déployée ? A quoi sert le temps ? Dans la philosophie de Spencer », qui séduisit M. Bergson pendant sa jeunesse, « le temps ne sert à rien, il ne fait rien. Or, ce qui ne fait rien n’est rien. Le temps est ce qui empêche que tout soit donné d’un seul coup. Il retarde, ou plutôt il est retardement. Il doit donc être élaboration. Il y a de l’indétermination dans les choses, et le temps est cette indétermination même. »
L’originalité de la doctrine du temps apparaît d’une manière plus nette encore dans la conception des rapports entre le réel et le possible. Le plus souvent, en effet, nous considérons le possible comme étranger au temps, ou du moins comme précédant dans le temps sa propre réalisation. Mais le temps crée à la fois le possible et le réel, et contrairement aux apparences, il crée le possible après le réel ; c’est seulement quand le réel s’est produit que nous disons qu’il était possible. Et nous le projetons rétrospectivement dans le passé où nous imaginons qu’il préexistait virtuellement à l’acte qui le réalise. Or rien n’était possible avant d’être ; mais tout aura été possible après avoir été. Sans doute, nous croyons invinciblement que le réel, c’est le possible auquel est venu s’ajouter quelque chose, qui est précisément l’existence ; mais c’est un peu comme si nous disions, en observant l’image d’un homme dans un miroir, que l’homme même n’est rien de plus que cette image à laquelle est venue se joindre, par exemple, l’épaisseur : pourtant nous savons bien que c’est l’image qui suppose d’abord l’homme, et ensuite le miroir.
On comprend mieux dès lors en quoi consiste l’acte volontaire, qui n’est plus un choix entre des possibles, puisque ces possibles sont un produit de cet acte même, et en quoi consiste la création artistique, qui n’est jamais l’imitation d’un modèle, puisque c’est en créant l’œuvre qu’elle crée le modèle. Je ne puis pas dire que je suis capable de prévoir ce que je ferai demain et que je le ferai comme je l’ai prévu : ou bien, pour le prévoir, il me faudrait « juste le temps qui sépare aujourd’hui de demain ». Si je pouvais diminuer d’un seul instant par la pensée un tel intervalle, je diminuerais aussi ce qui le remplit et mon action ne serait pas la même que celle que j’accomplirais si j’attendais davantage. Insistera-t-on pour dire que l’œuvre d’art était possible avant qu’elle fût réalisée et pour qu’elle pût l’être ? Mais en quoi consistait cette possibilité ? Entendra-t-on par là l’idée incertaine et nébuleuse que l’artiste portait en lui avant de commencer à agir ? Mais c’est précisément de cette idée qu’il cherche à prendre possession en agissant : dès qu’elle est devenue précise et complète, l’œuvre est faite. Le temps est si bien le corps même de la réalité, que je ne puis ni l’anticiper, ni le raccourcir, ni l’allonger sans modifier tout son contenu. Et peut-être y a-t-il là par avance une critique de tous les efforts par lesquels les hommes espèrent augmenter indéfiniment la vitesse même de la vie sans altérer ce qu’ils désirent y mettre. C’est que le contenu des choses ne fait qu’un avec leur durée. On le voit bien par l’exemple de la musique, qui est par excellence l’art du temps : une mélodie est dénaturée dès que l’on veut en précipiter le rythme ou le ralentir. Et il en est de même de tout ce qui existe, c’est-à-dire de tout ce qui dure.