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Cependant l’originalité de Biran n’est pas là. Ce psychologue si replié sur lui-même, si attentif à son être intérieur, ne peut pas admettre l’existence d’une vie spirituelle séparée. Car notre activité est toujours mêlée de passivité, et notre âme ne peut rompre la chaîne qui la lie au corps. Le moi est un être mixte, et la conscience résulte toujours d’une opposition et d’une communication entre nos deux natures. Comment accepter avec Descartes de rejeter mon corps hors de moi, comment refuser de le considérer comme mien ? Sa jointure avec la conscience est trop étroite pour que celle-ci puisse un seul moment se détacher de lui ; il ne cesse de nous rappeler sa présence par toutes ces impressions confuses, tantôt douces et tantôt pénibles, qui nous donnent le sentiment que nous vivons et dont le mélange forme le train même de notre humeur. D’autre part, s’il est vrai que l’activité ne puisse jamais agir sur elle-même, le corps doit lui fournir à la fois l’obstacle et l’instrument sans lesquels elle serait incapable de s’exercer. Enfin, c’est par l’intermédiaire du corps que notre activité pénètre dans le monde, apprend à le connaître, devient capable de le modifier, et se ramifie enfin en un système d’opérations sensorielles et motrices qui nous permettent de distinguer en lui une variété infinie d’objets, selon le jeu des contacts et des résistances qui les rapprochent et les séparent de nous tour à tour.

C’est ainsi que Biran a été amené à identifier le « fait primitif » avec le phénomène de l’effort. Et c’est en général le seul aspect de sa doctrine qui soit connu. Il était naturel, il est vrai, que l’effort présentât pour lui un intérêt privilégié, puisqu’il lui permettait de saisir à l’œuvre une activité douée d’initiative, mais toujours aux prises avec des obstacles qui la limitent et qui l’entravent. Il a eu tort, sans doute, de penser que la conscience pouvait, non seulement discerner le caractère « hyperorganique » de cette force, mais encore suivre son cheminement à travers nos nerfs et nos muscles. Peut-être même a-t-il eu tort de regarder comme nôtre une force qui ne fait que nous traverser et dont il nous semble que nous réglons les effets, sans connaître pourtant les voies et les moyens dont elle dispose pour les produire. C’est que rien ne nous appartient dans le monde, sinon l’usage bon ou mauvais que nous pouvons faire de tout ce qui nous est donné. Maine de Biran lui-même montre que le mouvement volontaire suppose un mouvement spontané sur lequel il se greffe, auquel il emprunte son impulsion, et qu’il se borne à infléchir. Dans cette troisième vie de l’esprit qu’il découvrira plus tard et où nous ne faisons plus que nous prêter à l’action d’une force surnaturelle, il dépendra de nous encore de lui ouvrir en nous un chemin ou de le lui fermer. Ainsi, nous ne sommes un premier commencement qu’à l’égard de nous-même. Nous n’avons entre les mains aucune puissance qui soit nôtre, et le « fait primitif » marque ce point d’oscillation où nous nous donnons l’être à tout instant, mais en cédant tantôt à l’appel de la nature et tantôt à celui de la grâce. À ce moment, la théorie de l’effort est dépassée : car l’effort est intermittent et n’exprime qu’une des étapes de l’activité. Et l’abandon est plus parfait que l’effort. Ce que l’on prenait tout à l’heure pour une résistance est devenu maintenant une présence et un don. Et ce rigoureux dépouillement de soi qui nous oblige, pour agir, à nous confier à certaines puissances dans lesquelles tous les autres êtres puisent comme nous, rompt à jamais notre solitude intérieure et fait de la première démarche de notre conscience une communion avec l’univers.

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