Aller au contenu

On connaît la solution hardie et conquérante de Descartes. Je puis douter de tout, hors de ma pensée qui est présente dans mon doute même. C’est donc cette pensée qui me fait entrer dans l’existence : cesser pour moi de penser, c’est aussi cesser d’être. Mais les choses à leur tour n’ont d’existence que par la pensée qui les pose ; c’est elle qui juge de leur vérité : et c’est cette vérité qui fait leur réalité. Cependant, bien que ma pensée soit le « fait primitif » qui supporte tous les autres, je ne suis point cloîtré en elle. Elle n’est pas à elle seule la réalité totale. Elle m’oblige à poser un Dieu qui la dépasse et qui l’éclaire, et dans la sagesse duquel Malebranche dira bientôt qu’elle ne cesse de regarder et de lire. Elle m’oblige à poser un corps qui la limite, un monde matériel auquel elle s’applique, et qui introduisent en elle les troubles de l’affectivité et la confusion des images sensibles. Mais rien ne peut entamer l’indépendance de son jugement ; et par conséquent le « fait primitif », le seul dans lequel notre existence personnelle se trouve engagée, réside dans ce pur acte de consentement que l’âme est toujours libre de donner ou de refuser.

Maine de Biran se montre pour Descartes plein d’admiration et en même temps de réserve. Tous deux tournent également leur regard vers le monde intérieur et non point vers le spectacle des choses. Et tous deux croient saisir l’Être à sa source au moment où ils surprennent la naissance de leur propre activité spirituelle. En appelant le cartésianisme une « doctrine mère », Maine de Biran se reconnaît à son égard une dette filiale. Mais quelle différence entre ce mouvement impétueux par lequel Descartes, dès qu’il a reconnu le pouvoir efficace de la pensée, court de victoire en victoire à travers toutes les provinces de la connaissance, et cette analyse sans cesse recommencée par laquelle Biran retourne à chaque pas vers l’expérience du « fait primitif », comme s’il ne pouvait pas s’en détacher, comme s’il ne parvenait pas à l’épuiser, comme si la méditation la plus approfondie ne devait point avoir d’autre effet que de lui en apporter une conscience toujours plus aiguë et plus sincère ! La découverte de son activité spirituelle est pour Descartes un levier qui lui permet de se gouverner lui-même et de dominer le monde. Elle est pour Maine de Biran le témoignage anxieux de sa présence dans un monde qui le surpasse, le sentiment d’une initiative toujours prête et toujours entravée : elle est le sentiment d’une servitude qui cherche à se convertir en la promesse d’une libération. « Qui suis-je ? » se demande toujours Maine de Biran. Dès sa jeunesse, il s’étonnait de se sentir exister. Et l’on peut dire que l’embarras, mais aussi la nouveauté et la profondeur de sa pensée, viennent de ce qu’il n’en a jamais pris tout à fait l’habitude.

La grandeur de Descartes est faite de sa force et de son courage. Dans l’action comme dans la connaissance, sa pensée marche de pair avec la pensée divine et collabore avec elle à l’œuvre de la création. Biran a une conscience plus vive de sa faiblesse et de l’effort qu’il fait pour la surmonter. Mais la faiblesse elle-même est un caractère métaphysique de notre nature ; et la conscience qu’il en a, l’impossibilité où il est de s’en contenter ont donné à Biran une pénétration et une délicatesse psychologiques qui, quelles que soient les erreurs qu’il ait pu commettre, lui ont permis de pousser plus loin que Descartes l’analyse du « fait primitif » ; il devient chez lui à la fois plus complexe et plus humain : c’est déjà l’expérience de la tribulation de notre être dans le monde ; ce n’est plus l’expérience d’un esprit pur.

Biran reproche, il est vrai, à Descartes d’avoir cru qu’il était possible de transformer l’activité intérieure, saisie dans son exercice même, en une chose spirituelle ou en une âme pensante : car telle est l’interprétation qu’il donne des mots « je suis » dans la formule « Je pense, donc je suis ». Le langage de Descartes peut servir à justifier cette critique, qui est aussi celle de Kant, bien que Descartes n’ait pas cessé de répéter que l’âme est une chose dont toute l’essence est de penser, c’est-à-dire qui s’épuise dans les opérations qu’elle est capable d’accomplir. Sans doute c’est simplifier un peu la doctrine biranienne que de vouloir l’opposer à celle de Descartes en la réduisant à cette autre formule : Je veux, donc je suis. Car les deux doctrines sont plus voisines qu’il ne le semble au premier abord : d’une part, là où la lumière de la pensée n’est pas présente, le moi est lui-même absent pour Biran aussi bien que pour Descartes. Et, d’autre part, on peut dire qu’il y a dans le cartésianisme un primat de la volonté qui doute et qui juge sur toutes les idées auxquelles elle s’applique et qui tirent d’elle la puissance même qui nous permet de les affirmer. Qu’il suffise de dire que Biran a réussi à dégager avec plus de scrupule encore que ne l’a fait Descartes, d’une pensée déjà réalisée, l’acte de pure initiative qui, en l’engendrant, engendre aussi notre existence tout entière.

Supprimer le surlignage