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Toute notre philosophie doit nécessairement dépendre, semble-t-il, de la manière dont nous appréhendons le « fait primitif », c’est-à-dire de la manière dont nous entrons en contact à la fois avec nous-mêmes et avec l’univers où nous sommes appelés à vivre. Déjà pour l’expérience populaire le « fait primitif », c’est la découverte de l’existence solidaire de l’univers et du moi. On mène grand bruit aujourd’hui en Allemagne autour d’une philosophie qui nous propose comme objet essentiel de notre méditation notre propre présence dans le monde ; c’est là sans doute une réaction salutaire contre une certaine forme d’idéalisme qui pensait pouvoir poser le moi sans le monde et montrer comment le moi suffisait à le construire. Mais c’est là aussi un retour à une vue immédiate du sens commun. Seulement la réflexion philosophique a précisément pour objet de chercher comment se noue entre notre existence et celle du Tout cette liaison si étroite qui nous permet de nous inscrire en lui et de participer à son destin. Définir le « fait primitif », c’est définir le point d’insertion de notre vie personnelle à l’intérieur de l’être universel.

Dès lors le fait primitif ne peut être que cette initiative intérieure par laquelle l’être conscient constitue lui-même à chaque instant sa propre réalité. Le spectacle changeant du monde ne cesse d’amener devant nous un flux d’images ininterrompu ; ma conscience elle-même ne m’offre qu’une succession mouvante d’états qui s’appellent et se chassent les uns les autres indéfiniment : mais je ne puis me situer nulle part dans ce double défilé. Car je n’existe que là où mon activité s’éveille, là où je deviens présent par une attention et une adhésion vivantes à tous les objets et à tous les états qui peuvent m’être donnés. Que cette activité fléchisse ou meure, alors le spectacle du monde s’anéantit et toute ma vie intérieure sombre dans l’inconscient. Mais cette activité ne cesse de s’exercer et de se renouveler : et c’est par elle que chaque instant qui naît est à mes yeux le premier commencement de moi-même et du monde.

Car, pour qu’un fait jouisse du privilège d’être le premier par rapport à tous les autres et pour qu’on puisse le retrouver au sein de chacun d’eux, il faut qu’il exprime en quelque sorte la racine et l’essence de notre être même. Mais il faut surtout qu’il puisse justifier de sa priorité à l’égard de tous les autres, c’est-à-dire non seulement qu’il se montre capable de les engendrer, mais encore qu’il ne puisse pas être engendré à son tour, et par conséquent qu’il s’engendre lui-même. À ce moment il apparaît clairement que le fait primitif ne peut être qu’un acte qui se crée au cours de son accomplissement même ; tel est l’acte de la pensée selon Descartes ou l’acte du vouloir selon Biran.

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