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Nulle communion réelle entre les individus ne peut s'opérer que par une mutuelle médiation. C'est là le degré le plus élevé de l'influence. Alors, les deux êtres ne cherchent plus à se rapprocher par la partie individuelle de leur nature ; ils deviennent les véhicules d'une activité qui les dépasse tous les deux : l'un apporte à l'autre une révélation, mais la reçoit de nouveau lui-même en la voyant accueillie. Chacun d'eux s'oublie, non point au profit de l'autre, mais dans le message même qui les unit. L'individu se change en personne. Il rentre en lui-même, mais pour en sortir aussitôt ; il n'aperçoit ses limites que pour les franchir ; il découvre enfin sa vocation, mais qui ne donne un sens à sa vie propre que parce qu'elle l'insère à l'intérieur d'un Tout dont il fait partie et auquel désormais il s'associe.

Cette troisième espèce d'influence qui ne va point de l'individu à l'individu, soit dans le même sens, soit dans un sens réciproque, mais qui découvre aux individus une source universelle dans laquelle chacun d'eux puise à la fois la lumière qui l'éclaire et la promesse d'un infini développement, cette influence dont l'individu est l'instrument et non pas l'agent peut être nommée elle-même trans-individuelle. Elle réalise d'une certaine manière la synthèse des deux précédentes et donne à chacune d'elles sa valeur et sa signification. Car le prestige d'un individu asservit toujours celui qui le subit, au lieu que l'ascendant d'un idéal dont l'individu est l'interprète libère celui qui le contemple par son moyen, et qui s'oblige à le faire vivre en lui, d'une vie qui est aussi la sienne. Et l'influence mutuelle des individus n'enrichit et ne dilate chacun d'eux, au lieu de les resserrer plus étroitement dans leurs propres frontières, que si elle emprunte les ressources dont elle dispose à un principe dont ils dépendent l'un et l'autre et auquel ils doivent s'unir d'abord pour devenir capables de s'unir entre eux.

En disant que les biens spirituels ne peuvent pas être dissociés de la personne même qui les possède et les met en œuvre, nous voulions dire qu'on ne peut jamais les considérer comme des choses toutes faites qui pourraient nous être données et que nous n'aurions qu'à recevoir : il faut sans cesse les acquérir. Celui dont nous pensons qu'il est capable de nous les communiquer s'est fait lui-même en les faisant siens ; il nous invite à nous faire nous-même en les partageant. Dès lors, nulle influence n'est bonne que si elle permet à la personne de se constituer, au lieu de l'obliger à s'effacer et à abdiquer. Affirmer la valeur d'un autre être, ce n'est pas reconnaître en lui une individualité que la nature a comblée de ses dons : c'est admirer l'usage qu'il en fait et qui nous invite à faire de ceux que nous avons reçus un usage aussi beau. La valeur n'est pas enfermée dans les limites de l'individualité : elle réside dans son emploi, qui la surpasse toujours, et qui crée l'originalité même de la vie spirituelle. Il n'y a personne qui soit né ce qu'il doit être, et il n'y a personne non plus qui le soit jamais devenu, c'est-à-dire qui soit arrivé. Mais personne ne progresse autrement qu'en sortant de soi, c'est-à-dire en triomphant de cet attachement à lui-même qui le sépare des autres êtres. Et tous, en s'évadant d'eux-mêmes, brisent également les murs de leur prison ; ils retrouvent alors l'immensité du ciel libre sous lequel ils communient.

Celui qui cherche toujours à amasser de nouveaux biens et qui a toujours peur de les perdre mesure à chaque instant sa propre misère. Mais les biens spirituels ne peuvent être confisqués. Au contraire, celui qui se dépouille de toute possession particulière découvre autour de lui une abondance infinie. Il dispose de toute la richesse du monde dont la jouissance ne cesse pour lui de s'accroître quand il la fait partager. Dès que l'influence devient assez profonde, celui qui l'exerce n'est plus que le messager d'une bonne nouvelle ; et le messager se fait oublier en faveur du message. Alors on peut dire à la fois que l'individu cesse de nous séduire puisqu'il s'est lui-même renoncé, et que rien ne nous intéresse pourtant que cette fondation de la personne qui s'est réalisée en lui comme en nous ; et qui nous découvre du même coup la diversité et l'harmonie de nos vocations particulières.

Ici l'influence perd tout caractère matériel : elle exclut tout esprit de domination ; elle repousse toute passivité. C'est la révélation de notre initiative propre, l'appel d'une grâce à laquelle nous sommes seul à pouvoir répondre et qui nous ouvre à l'intérieur du monde le chemin d'une destinée qui est remise entre nos mains. Il faut cesser de penser à soi pour être soi. Il faut quitter toutes les préoccupations qui nous limitent et nous isolent pour trouver, dans une commune participation à l'activité créatrice, le seul moyen qui permette à tous les individus de s'unir en se dépassant.

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